RUSSIE :
UNE BALLE DANS LE PIED

Renaud Girard (*)
Journaliste

L’empoisonnement de l’opposant russe Alexeï Navalny laisse perplexe notre auteur : il y a dans cette affaire trop d’éléments qui ne tiennent pas la route. Mais le constat est là : la Russie de Poutine semble bien s’être tiré une balle dans le pied.

Le 6 septembre 2020, le gouvernement allemand a adressé un quasi-ultimatum au Kremlin : ou bien vous nous expliquez ce qui est arrivé à votre opposant Navalny, ou bien nous songerons à demander au Conseil de l’UE des sanctions contre vous. Une remise en cause du grand projet en construction North Stream 2 (un gazoduc reliant directement la Russie à l’Allemagne via un trajet de 1230 kms sous les eaux de la Mer Baltique) n’a pas été totalement exclu par le ministre des affaires étrangères.

Incompréhensible

Dans un avion qui le ramenait de Sibérie vers Moscou le 20 août, Alexeï Navalny, le plus connu et le plus déterminé des opposants à Vladimir Poutine, a été soudain pris de malaise, se roulant par terre de douleur. Le pilote demanda une autorisation d’atterrissage d’urgence sur l’aérodrome d’Omsk, qui lui fut accordée. Une ambulance emmena immédiatement l’opposant à l’hôpital, où les médecins parvinrent à le garder en vie, en le plaçant dans un coma artificiel.

L’entourage de l’opposant incrimina un thé bu à la cafeteria de l’aérodrome de Tomsk avant le décollage, un thé qui aurait été empoisonné. Deux jours plus tard le Kremlin accepta la proposition d’Angela Merkel d’embarquer Navalny dans un avion médicalisé allemand, afin qu’il soit soigné à Berlin. Les médecins de l’hôpital de la Charité, considéré comme l’une des meilleures institutions médicales du monde, ont déclaré que leur patient avait été empoisonné au Novitchok, un neurotoxique puissant développé durant l’ère soviétique (un produit comparable avait été administré en Angleterre à l’ex-agent double Skripal par deux officiers du GRU en mars 2018).

Les autorités russes reprochent au gouvernement allemand de ne pas lui transmettre de preuve matérielle de cet empoisonnement. Heureusement, l’opposant de 44 ans s’est bien rétabli. Le dimanche 27 septembre, il a même reçu la Chancelière allemande dans sa chambre d’hôpital. Il a refusé de qualifier cette visite de « secrète », parlant seulement d’un moment « privé et familial ».

Alexeï Navalny a maintenant quitté l’hôpital de la Charité, mais reste en Allemagne pour sa convalescence. Photo OT Berlin

C’est Ubu. Il est extrêmement difficile de bâtir un scénario rationnel qui expliquerait ce crime. Première option, le président russe a ordonné lui-même cet attentat. Surgissent immédiatement trois questions : le Kremlin ne dispose-t-il plus des moyens d’assassiner proprement et discrètement un opposant sur le territoire russe ? Les services de renseignement russes ont reconnu qu’ils filaient l’opposant. Mais s’ils l’avaient réellement empoisonné, pourquoi se seraient-ils aussi naïvement dénoncés à l’opinion internationale ? Troisième question : pourquoi Poutine aurait-il autorisé le transfert à Berlin d’un malade dont les analyses apporteraient fatalement une preuve de Novitchok ? Pour s’incriminer lui-même ? Incompréhensible…

Deuxième option, Navalny, qui n’a de cesse de dénoncer la corruption des grands oligarques, aurait été ciblé par l’un d’eux, sûrs de compter sur l’indifférence bienveillante du Kremlin. Des mercenaires auraient-ils été capables de se procurer du Novitchok dans les arsenaux de l’armée, et d’en verser dans le thé de Navalny, mais à l’insu des espions intérieurs qui filaient l’opposant ? L’État central russe aurait-il atteint un tel degré de déliquescence féodale ?

Pire qu’un crime

Si c’est Poutine qui a lui-même ordonné l’assassinat de son opposant (déjà interdit de scrutins présidentiels), c’est grave. Mais si les féodaux sont maintenant capables d’assassiner impunément le premier citoyen russe qui les dérange, c’est carrément inquiétant sur l’état du régime.

Pour le moment, les autorités russes disent ne rien connaître d’un éventuel empoisonnement de Navalny. On voudrait bien les croire, mais on a un peu de mal. Elles avaient déjà nié avoir envoyé des tueurs du GRU (Service de renseignement de l’armée) pour éliminer le « traître » Skripal. Mais un site journalistique a retrouvé les clichés des officiers (hautement décorés pour leurs actions en Tchétchénie) qui avaient commis l’empoisonnement de Salisbury.

On a la curieuse impression que la Russie de Poutine, dans ses rapports avec l’Europe, n’arrive pas à s’empêcher de se tirer une balle dans le pied. En février 2014, le Kremlin avait été outré de voir que l’opposition ukrainienne déchirait un accord politique qu’elle venait de signer avec le président prorusse Yanoukovitch, et qui avait été parrainé par les ministres allemand, français et polonais des affaires étrangères. Poutine avait réagi en s’emparant militairement de la Crimée, afin d’éviter que Sébastopol ne tombe aux mains de l’Otan. Cette action contrevenait au droit international, mais elle était géopolitiquement compréhensible. Quatre mois plus tard, Moscou fournissait une aide militaire secrète aux séparatistes du Donbass (région dépourvue d’intérêt stratégique pour la Russie), lesquels abattirent par erreur un avion malaisien rempli de touristes hollandais. Et voilà comment le Kremlin s’aliéna pour longtemps les Pays-Bas, pays où l’idole de Poutine, Pierre le Grand, fit son éducation de charpentier naval. Face à l’empoisonnement de Navalny, on a envie de reprendre le mot de Boulay de la Meurthe sur l’exécution du duc d’Enghien par Bonaparte. « C’est pire qu’un crime, c’est une faute ».  

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(*) Renaud GIRARD, diplômé de l’École Normale Supérieure et de l’ENA, est journaliste et a couvert la quasi-totalité des conflits de la planète depuis 1984. Il est éditorialiste de politique étrangère au Figaro depuis 2013. Auteur de sept livres consacrés aux affaires internationales, il a reçu de nombreuses distinctions, dont le prestigieux prix Bayeux des correspondants de guerre pour son reportage « l’OTAN dans le piège afghan à Kandahar ». Il est également professeur de stratégie internationale à Sciences-Po.

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