REBÂTIR 
NOTRE-DAME DE PARIS.


Jean-Claude Menou
Conservateur général du patrimoine
.


C’est un article paru fin juillet dans « Paris-Match » (PM n° 3716) qui a hérissé notre auteur. Il n’est pas nécessaire d’en dire plus, sa grogne suffit.

Ah, la belle plume que celle de Gilles-Martin Chauffier ! Quelle leçon d’architecture il nous donne dans sa rubrique « Polémique. Culture ». Il aurait fallu, selon lui, ne pas restaurer la cathédrale Notre-Dame de Paris à l’identique, mais faire preuve, que diable, d’ouverture d’esprit : tant de projets ont fleuri, n’en retenir aucun c’est faire preuve de pusillanimité. Pauvre France craintive, frileuse ! Et il décline sur ce thème, à plume que veux-tu, intitulant son article : Requiem pour notre drame (jeu de mots de valeur minime), faisant de Notre-Dame « la sépulture de l’audace française ». Pas moins !

Cependant, il se garde bien, le mâtin, de choisir entre les six projets qu’il énumère, inculte quant à ce qui était, épris de renouveau bling-bling et vague quant à ce qu’il propose.

J’appartiens à ce ministère de la Culture devenu, selon le polémiste, sanctuaire de la prudence. Et je pense, résolument, que les instances ministérielles ont eu raison en décidant de garder à Notre-Dame toutes ses apparences. C’est que, Monsieur le polémiste à l’emporte-pièce, Notre-Dame est d’abord un sanctuaire, un lieu sacré, un monument où le devoir de mémoire religieux, historique aussi, s’exerce. Imaginez-vous à Athènes, un Parthénon new look ? à Venise, un San Giorgio Majore resilhouetté ? à Londres une Saint Paul’s Cathedral modifiée ? Notre-Dame, dans chacune de ses composantes architecturales, participe de multiples paysages urbains de Paris, souvent dessinés, peints. Les modifier eut été attenter à une harmonie séculaire.

Photo JPF

La tour à la croisée de la nef et du transept a fait l’objet de nombreuses propositions de modifications ; mais c’était un chef d’œuvre de Viollet-le-Duc reprenant l’exploit des charpentiers médiévaux dont la tour initiale avait « dévissé » faute d’entretien, à la fin de l’Ancien Régime, et avait dû être supprimée en 1785. Sa base maintenue, au-dessus de la croisée du transept, avait été étudiée, pièce par pièce de charpente, par Viollet-le-Duc, et celui-ci avait pu retrouver et même améliorer son portant, exploit médiéval puis exploit néo-gothique ! La reprendre à l’identique, avec ses douze piédestaux de statues était commandé par la loi. La remplacer par une tour « lançant des lasers dans la nuit » … Mais enfin Notre-Dame n’est pas Luna Park ! Plus drôle : la suggestion de la flèche en verre apportant la lumière du ciel au cœur de l’église : figurez-vous qu’entre la tour, en haut, et l’église, en bas, il y a une voûte de pierre qui ne laisse guère passer la lumière. Il y a les grandes roses pour cela, et celles de Notre-Dame font partie des plus belles de l’art gothique !

On aurait pu.


Il est un point pourtant – mais que l’article n’aborde pas – sur lequel une modification aurait pu être apportée : la matière de la charpente. C’eut été respecter l’esprit même des charpentiers du XIIème siècle. Comme je l’ai écrit dans l’article « Requiem pour la charpente de Notre-Dame de Paris », paru dans le numéro 104 d’ESPRIT-SURCOUF une semaine après l’incendie, ces maîtres-es-charpentes étaient en constante recherche de solutions nouvelles. Ainsi, il y a des inventions en charpenterie entre le chantier sur le chœur en 1200 et celui sur la nef en 1220 ; inventions hélas perdues dans l’incendie d’avril 2019 (mais heureusement connues et étudiées… par Viollet-le-Duc, notamment). Comme la charpente détermine un volume accessible aux seuls techniciens du bâtiment mais invisible du public, le choix de son matériau n’aurait dû être guidé que par un critère : le risque d’incendie.

Si, après incendies, on a posé une charpente métallique sur la cathédrale de Chartres en 1836, une charpente en béton sur celle de Reims en 1919, une charpente en béton (liteaux exceptés) sur celle de Nantes en 1972, c’est justement pour résister au feu. Nantes vient, à nouveau, de subir un sinistre. La charpente est intacte parce qu’elle n’était pas de bois ! Est-il trop tard pour revenir sur ce choix et utiliser un matériau plus ignifuge ? Sans doute. Les lobbys semblent l’avoir emporté ; c’est une faute technique, une faute de l’esprit que les maîtres charpentiers d’antan n’auraient pas commise.

Il y a de la facilité, de la séduction démagogue, de l’insensibilité religieuse et patrimoniale, de la méconnaissance juridique (loi de 1913 sur les Monuments Historiques) à traiter cette restauration de « nettoyage à l’eau bénite ». Nul doute que le talentueux auteur de cette chronique (que nous apprécions souvent) ait forcé le trait, ait laissé sa plume dépasser sa pensée, ait ému plus qu’il ne faut sa bile. Mais puisqu’en conclusion de son article, il en appelle à tous les saints de France et, en premier, à Saint Louis, je crois que, sous le chêne, ce roi rendant justice aurait condamné le polémiste de Paris-Match !


Jean-Claude Menou
Conservateur général du patrimoine
Ancien DRAC Ile de France
Maître d’ouvrage (de 1978 à 1984) des travaux sur Notre-Dame

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(*) Jean Claude Menou : Conservateur de l’Inventaire général du patrimoine culturel (lancé par André Malraux), il a été conservateur régional des bâtiments de France et directeur régional des affaires culturelles dans quatre régions, dont l’Ile-de-France. Maître d’ouvrage, de 1978 à 1984, en tant que DRAC Ile-de-France, des travaux accomplis à Notre-Dame de Paris. Un temps directeur administratif au Centre Georges Pompidou, il a ensuite servi au ministère de la Culture en tant qu’inspecteur général du Patrimoine et, simultanément, comme conservateur du domaine national de Champs-sur-Marne.
Chargé de cours d’histoire de l’art aux universités de Rennes II puis de Paris-Descartes, il a aussi tenu une rubrique patrimoniale sur France-Inter. Ancien président de la Fondation du pianiste Georges Cziffra, à Senlis, il consacre désormais ses travaux aux correspondances entre les arts et, dans cet esprit, a publié, chez Actes Sud, “Le voyage-exil de Franz Liszt et Marie d’Agoult en Italie”.
 Il donne, avec de talentueux musiciens, des conférences-concerts; très récemment, par exemple, à la Villa Médicis, à Rome. (IHEDN, promo 1989-1990).

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