SURVIVALISME :
NE PAS CARICATURER

par Eléonore Zunino (*)
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Avec cet article, nous ouvrons nos colonnes à des étudiants qui témoignent de la richesse des réflexions sur les questions d’actualité.  De temps à autre, ils traiteront donc de sujets qui s’intègrent dans nos problématiques et thèmes de préoccupations. Le Survivalisme en fait partie. C’est un mouvement complexe, et différent des clichés qu’en donnent les médias : un individu solitaire et paranoïaque, terré dans son bunker avec des boîtes de conserves et des armes, en attendant la fin du monde. Le survivalisme, ou « doctrine de la survie », a évolué depuis ses origines, il s’est démocratisé et diversifié.

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Même si les survivalistes s’éloignent eux-mêmes de la société en la critiquant et quittent majoritairement les villes, ils suivent pourtant des logiques que l’on retrouve au niveau des États (bunkers pendant la Guerre Froide, principe de précaution) et de  certaines caractéristiques de la mentalité actuelle (monde anxiogène, effondrement, écologie…)

Les origines

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L’origine du terme « survivalisme » peut  être vue dans l’évolutionnisme, avec le concept de sélection naturelle dont découle l’idéologie politique du darwinisme social. L’hébertisme peut aussi en être rapproché : c’est une méthode d’éducation physique pour constituer un individu fort en le confrontant aux éléments naturels.

Le survivalisme se veut plus proche de la nature, son évolution accentue cette dimension. L’aspiration d’un retour à la nature est ancienne, elle se développe fortement durant le XXème siècle. Plusieurs concepts sont toujours importants comme la frugalité, la décroissance, le mouvement néorural, l’essor de l’écologie politique, etc.

Brochure éditée
par le bureau
de la Défense Civile
de Cleveland.

Le mouvement vient des Etats-Unis dans les années 1960-1970. La Guerre Froide a installé la menace d’une apocalypse nucléaire. Dès les années 1950, le gouvernement américain prépare sa population à une agression par bombe atomique.  Il publie une brochure en 1951, en lien avec l’Office de Défense Civile : Survival Under Atomic Attack. En 1952, sort un court métrage animé : Duck and Cover, un film de propagande pour que les enfants sachent quoi faire en cas d’attaque nucléaire. Dans les années 1960 on parle même de « shelter mania » après un discours de Kennedy ; Un marché des bunkers se développe.                             

En 1973, le survivalisme s’installe dans un contexte anxiogène, sur fond de choc pétrolier et de crises sociales. C’est durant cette période que Kurt Saxon, personnalité controversée, invente le néologisme « survivalisme ». Ce terme décrit d’abord « le mode de vie des pionniers de l’ouest américain, leur ingéniosité, leur aptitude à survivre en milieu hostile et à valoriser la rencontre de l’homme avec sa/la nature. » Par la pratique du survalisme, les adeptes doivent apprendre à être polyvalents pour survivre. Il faut fuir les zones densément peuplées qui seraient touchées par l’effondrement. Kurt Saxon prône une certaine violence des survivalistes, qui ne sont donc pas pacifistes, contrairement à d’autres mouvements qu’il dénigre pour cela (the back-to-the-landers, the ecologists, the retreaters). Il déplore que les médias aient donné une mauvaise réputation aux survivalistes car ils ont été vus comme des idiots et des fous craintifs.

D’autres personnalités liées au survivalisme émergent dans ce contexte. Harry Browne est ainsi le premier à dispenser des séminaires sur les façons de survivre à un effondrement économique. Don Stephens, pour sa part, créé le concept de « survival retreat » selon lequel il faut éviter les conflits donc les zones fortement peuplées et optimiser l’autosuffisance. Pour Howard Ruff, les métaux précieux ont une valeur intrinsèque et sont donc plus utiles que la monnaie fiduciaire.

Le survivalisme aujourd’hui

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Avec ces influences, le survivalisme a développé une philosophie et un mode de vie. C’est dans ce sens que l’on peut parler de « doctrine survivaliste ». Sa philosophie peut se définir par une liste de mots-clés : indépendance, autonomie, autosuffisance, résilience, liberté, anticipation, etc.

Beaucoup deviennent survivalistes par une prise de conscience de l’état du monde, avec une vision pessimiste. Ils perdent confiance dans le « système » lié à la société de consommation qui nous rend dépendants. Il s’agit d’une prise de responsabilités pour reprendre le contrôle sur sa vie, en se débarrassant du superflu. L’idée de fuir les villes est omniprésente. Politiquement, les profils sont très divers, beaucoup se présentent comme libertariens, avec un rejet de l’État en tant que système de dépendances.

Le mode de vie reprend donc la survival retreat avec, en France notamment,  la Base autonome durable (résidence secondaire pourvue de vivres, de sources d’énergies et de stocks en tous genres), popularisée par Piero San Giorgio. Mais là encore, il y a une diversité. Cela invite à une culture de l’artisanat. Ce mode de vie, basé sur l’anticipation, est encouragé par les institutions. En France par le gouvernement (cf « la crise ça s’anticipe ! ») et la Croix Rouge qui conseille d’avoir un « catakit » en cas de catastrophe.

Depuis 2008, avec la crise économique, et 2012, suite à l’annonce de la fin du monde, le survivalisme s’est démocratisé car les motifs de peurs se sont élargis. L’importance des réseaux sociaux est à souligner. Certains sont spécifiques aux survivalistes (American networks to survive, United Kingdom Survivalist network,  Prepper, Réseau survivaliste francophone).

Affiche du film
« Esquive et Abri »,
produit par l’administration
américaine

Le survivalisme ne se résume donc pas à des individus solitaires, ils cherchent à faire circuler leur savoir en échangeant sur les meilleurs techniques, leur vision du monde et de l’effondrement possible. Il y a une diversité des profils selon ce que les personnes recherchent : changement de mode de vie plus simple, autosuffisance, autarcie. Cela dépend aussi du scénario que les survivalistes se font : effondrement (chacun pour soi ou entraide), rupture de la normalité (catastrophe naturelle, pénuries, panne d’électricité, etc…).

La production culturelle a nourri ces scénarios avec les films apocalyptiques, les nombreuses émissions de télévision sur la survie. Cela s’accompagne d’une marchandisation de la survie, avec la vente d’équipement, des formations, stages, livres, conférences, voir le Salon du Survivalisme à Paris. Cette marchandisation est aussi marquée par une récupération de la survie par le capitalisme.

Les riches de la Silicon Valley ont fait apparaître un marché de luxe de la survie en investissant dans des bunkers de luxe comme une assurance vie. L’entreprise Vivos répond à leur demande de sécurité, ses demandes de places dans des abris ont augmenté de 500% dans le monde et de 800% en France. On peut alors parler d’un marché de la peur.

L’essor du survivalisme dans les pays occidentaux développés peut faire dire que c’est un « loisir de nanti », que l’angoisse vient de l’excès de sécurité. Mais les survivalistes alertent la société sur son mode de vie, destructeur des ressources naturelles. Malgré l’évolution du survivalisme, ce mouvement continue d’être jugé extrême. Son discours n’est donc pas pris au sérieux. Pourtant, nous devrions peut-être accorder plus d’importance à la critique qu’ils portent, car elle semble appuyée par beaucoup de scientifiques, notamment sur le consensus autour des problèmes climatiques.

(*) Eléonore Zunino

Elle est étudiante en première année de Master en Conflictualités et Médiations à l’Université Catholique de l’Ouest, à Angers.

Elle est titulaire d’une licence en Sciences humaines. Son mémoire de Master porte sur  « La doctrine Survivaliste dans un monde anxiogène : phénomène de mode ou anticipation sécuritaire ? », avec l’idée de montrer sa complexité, son évolution, ses spécificités mais aussi son ancrage dans la société.





Bonne lecture et rendez-vous le 09 mars 2020
avec le n°133 d’ESPRITSURCOUF

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