TURQUIE :
COUP DE FORCE EN MÉDITERRANÉE

Bernard Lugan (*)
Historien-Africaniste

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Dans une de nos précédentes publications, le 2 décembre, Hélène Bravin avait démonté le mécanisme de la guerre civile en Lybie. Militairement en difficulté devant les forces du général Haftar, le GUN (Gouvernement d’Union nationale libyen), a appelé la Turquie au secours.  Et le président Erdogan a accepté d’intervenir, mais pas sans contrepartie. Il a obtenu en échange la signature d’un accord lui permettant d’augmenter la superficie de sa zone de souveraineté maritime. Ce qui bouleverse les données du problème, comme l’explique Bernard Lugan.

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Il ne faut pas oublier qu’en méditerranée orientale, dans les eaux territoriales de l’Égypte, de Gaza, d’Israël, du Liban, de la Syrie et de Chypre, dort un colossal gisement gazier de 50 billions de mètres cube, à comparer aux réserves mondiales, estimées elles à 200 billions de mètres cube. Sans oublier, sur le même gisement, des réserves pétrolières estimées à 1,7 milliards de barils de pétrole.

C’est évidemment ce qui motive la Turquie. Elle a donc signé le 7 novembre 2019, en échange de son aide, un accord avec le GUN, qui redéfinit les zones économiques exclusives des deux pays. Conclu aux dépens de la Grèce et de Chypre, cet accord trace une frontière maritime turco-libyenne au milieu de la Méditerranée.

En toute illégalité

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En dehors du fait qu’elle occupe illégalement une partie de l’ile de Chypre, la Turquie n’a aucun droit territorial sur le gaz. Mais l’accord conclu avec le GUN lui permet de couper l’axe du gazoduc « East Med », prévu partir de Chypre à destination de l’Italie, puisqu’il passera par des eaux devenues unilatéralement turques.

Le président Erdogan a été clair à ce sujet, en déclarant que tout futur pipe-line nécessitera un accord turc !!! Se comportant en État pirate, la Turquie est désormais condamnée à s’engager militairement aux côtés du GUN, car si les forces du maréchal Haftar prenaient Tripoli, cet accord serait de fait caduc.

En réaction, le 2 janvier dernier, la Grèce, Chypre et Israël ont solennellement scellé le tracé du futur gazoduc « East Med », dont une partie traverse inévitablement la pseudo zone maritime turque.

Le fond du problème est que le président Erdogan sait très bien que l’accord du 7 novembre 2019 est illégal. Illégal au point de vue du droit maritime international, car il viole la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM), même si la Turquie n’a pas signé ce dernier. Illégal au regard des accords de Skhirat du mois de décembre 2015 signés sous les auspices des Nations-Unies et qui constituèrent le GUN, car ils ne donnent pas mandat à son chef, Fayez el Sarraj, de conclure un arrangement frontalier.

Chantage

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Conscient de ces réalités, le président Erdogan a choisi de faire monter la pression sur les pays impatients des retombées économiques du futur gazoduc, en leur montrant qu’il peut bloquer leur projet. A moins naturellement que l’espace maritime turc soit légalement étendu pour lui permettre d’être partie prenante dans l’exploitation des richesses du sous-sol marin.  Or pour cela, il conviendrait de réviser certains articles du Traité de Lausanne de 1923, déjà mis à mal par l’occupation illégale du nord de Chypre.

Le pari est risqué, car la Grèce, membre de l’OTAN et de l’Union Européenne, comme Chypre, membre de l’UE, ne semblent pas disposées à céder au chantage turc. Quant à l’Union Européenne, en dépit de sa congénitale indécision, il est douteux qu’elle accepte de laisser à la Turquie le contrôle de deux de ses principaux robinets d’approvisionnement en gaz, à savoir « l’East Med » et le « Turkstream », en provenance de Russie.

La Russie, précisément ! Elle est trop impliquée dans la région pour rester indifférente à cette affaire. Elle soutient certes le général Haftar,  mais jusqu’à quel point ? Quatre grandes questions se posent quant aux priorités géopolitiques russes.

La Russie a-telle intérêt à se brouiller avec la Turquie, en s’opposant à son intervention en Lybie, au moment où Ankara s’éloigne encore un peu plus de l’OTAN ?

A-t-elle intérêt à voir la mise en service du gazoduc East Med, qui va fortement concurrencer ses propres ventes de gaz ?

Son intérêt n’est-il pas que la revendication turque gèle la réalisation de ce gazoduc, et cela pour des années, voire des décennies, compte-tenu des délais impartis aux Cours internationales de justice ?

A-t-elle intérêt à affaiblir le partenariat qu’elle a établi avec la Turquie à travers le gazoduc « Turkstream » qui, via la mer noire, contourne l’Ukraine ?

Et comme 60 % des besoins en gaz de la Turquie sont fournis par les russes, si les turcs pouvaient d’une manière ou d’une autre profiter du gaz de la méditerranée, cela leur permettrait d’être moins dépendants de la Russie…ce qui ne ferait guère les affaires de cette dernière.

Cette analyse est extraite d’un dossier consacré à « La Turquie et l’Afrique » paru dans le numéro 122 du mois de février 2020 de l’Afrique Réelle : http://bernardlugan.blogspot.com/2020/

Vous pouvez aussi consulter l’article publié dans le n° 101 du 1er avril 2019  d’ESPRITSURCOUF consacré à « Lybie : sortie de crise ? »

(*) Bernard Lugan
Il enseigne de 1972 à 1983 à l’Université nationale du Rwanda, pays dans lequel il mène également des fouilles archéologiques. De 1984 à 2009, il est maitre de conférences à l’université de Lyon III, où il assure différents cours autour de l’histoire de l’Afrique et de la francophonie. Il dispense également pendant cette période des conférences à l’IHEDN ainsi qu’à l’Ecole de guerre au sein du module « Histoire et géostratégie de la francophonie ». En 2009, il publie une histoire universelle de l’Afrique sous le titre Histoire de l’Afrique, des origines à nos jours. Il enseigne par ailleurs à l’ESM de Saint Cyr jusqu’en 2015. Il crée et anime également pendant 12 ans, de 1993 à 2005, la revue L’Afrique réelle, qu’il décide de relancer en 2010. Il reçoit en 1988 le prix Louis-Marin de l’Académie française pour son livre Huguenots et Français, ils ont fait l’Afrique du Sud .
Il a publié « Atlas historique de l’Afrique », voir la rubrique Livres d’ESPRITSURCOUF du n°110 du 3 juin 2019


Bonne lecture et rendez-vous le 09 mars 2020
avec le n°133 d’ESPRITSURCOUF

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