RÉFLEXIONS
POUR 2022
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Xavier Raufer (*)
Criminologue
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Nous  aurions pu classer cet article dans la rubrique « humeurs », tant la critique de nos dirigeants y est véhémente. Mais l’auteur, même s’il choque, sait de quoi il parle. Et son texte répond à l’une de nos ambitions : permettre au lecteur de trouver des arguments, sérieux et documentés, qu’il ne trouve pas ailleurs ?
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Dans mon domaine, à regarder finir l’an 2021, ce qui me frappe le plus, c’est l’incapacité de tous les gou­vernements récents de la Ve République (et leurs services) à agir en temps utile, de façon in­formée et efficace. Cela dans maintes situations : pandémie, cy­ber-crime, cani­cules, terrorisme, vagues migratoires, « mineurs non-accompagnés », pous­sées russe ou turque en Afrique, etc…Face à ces périlleuses évolutions, des dirigeants en pleine torpeur con­ceptuelle encaissent les chocs, pour ensuite, poussivement, recoller les pots cassés, si c’est possible.

Dès 1831, le publiciste Émile de Girardin clamait que « Gou­verner, c’est pré­voir« , ce qui, 190 ans après, reste en France trop souvent lettre morte. Certes, en 2008, le « Livre blanc de défense et de sé­cu­rité nationale » exposait et affirmait le nou­veau (dans ce cas) concept d »antici­pation des périls is­sus du chaos mondial. Depuis, la Défense a mobilisé à cet effet ses moyens d’innovation, de prospective, d’orientation stratégique. Le Quai d’Or­say a activé son centre d’analyse, prévision et stra­tégie. Le SGDN (Secrétariat Général de la Défense Nationale) et les services spéciaux ont mis en place des « cel­lules prospec­tives » ? Un think-tank orienté défense a lancé une recherche « renseignement, anticipa­tion et menaces hy­brides ».

Mais depuis, la routine a repris. Où est l’anticipation ? Tout événe­ment inquiétant ou péril­leux, intérieur ou exté­rieur, surprend, choque, bouscule notre État. Or dans un monde où l’absolue hantise du dirigeant est le choc stratégique, le côté mol­lusque de notre appareil d’État devient dangereux : les ci­toyens et contribuables français pou­vant un jour s’irriter de gouvernants arrivant trop sou­vent après la bataille.

Anticiper est-il cependant possible ? Oui ! Un cadre existe pour penser les menaces émer­gentes et même, nous savons où regarder.

Le cadre : le 1e juin 1943 : à l’Institut d’études politiques de Madrid, Carl Schmitt expose le con­cept visionnaire de guerre civile mondiale. Un monde émerge, le droit interna­tional américain le dominera, ce qui pour Schmitt est une variante du droit du plus fort. Qui lui résistera et l’affrontera ? Le parti­san, anonyme et sans visage. Huit décennies plus tard bien sûr, ce partisan a muté : cartels, ar­mées cri­mi­nelles, milices et méga-gangs remplacent des gué­rillas plus idéolo­giques. Mais la guerre civile mon­diale prévaut toujours.

Des questions

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Que faut-il observer pour éviter l’aveuglement ? Un fulgurant théorème philosophique nous ouvre ici les yeux : « Ceux dont on ne dit plus le moindre mot, ceux que l’on prétend avoir réfutés, exercent leur effet avec le plus de force, ils jettent même dans une constante inquiétude ceux qui ne leur tiennent tête qu’en les évitant ». (M. Heidegger).

Dès 2022, avancer est possible. Partant de quels questionnements ? En voici quelques-uns comme exemple. Médités sérieusement, ils orienteraient positivement le tra­vail de nos services d’information et de renseignement qui, sans cela, resteront réduits à une poussive et onéreuse « pêche au chalut ».

Pourquoi et comment la société de l’information est-elle si souvent aveugle ?

Que sont, où sont  les guerres émergeantes ? Les guerres classiques-militaires sont improbables, mais la nature a horreur du vide. Et l’hostilité surgit toujours là où on ne l’attend pas (le gel nucléaire de la guerre froide  a engendré guérillas, terrorisme international, etc…).  Il faut penser les hostilités de remplacement, les guerres de substitution, les modes par défaut.

Vers la disparition/mutation du terrorisme ? Le terrorisme advient par vagues. Quelle sera la prochaine ? Penser la décadence criminelle, l’hybridation.

Nord du Mexique, Karachi : seraient-ce les escarmouches initiales de la première guerre mondiale criminelle ?

Comme marché criminel, les stupéfiants ont-ils un avenir ?

Quelle pratique pour le décèlement précoce ? La dimension financière !

Quand on ne pose pas les bonnes questions

 

L’USS Maryland à Pearl harbor, le 7 décembre 1941. Photo USNavy

Il me semble opportun de rappeler ici deux cas illustres d’aveuglement et de  leçons négligées.

Ligne Maginot. Le nez sur leur règle à calcul, de brillants ingénieurs s’activent sur le pro­blème hydraulique (sortie et repli rapide des canons, depuis des blockhaus, pour éviter les bombardements aériens en piqué). Ils dotent de pompes et vérins d’avant-garde une ligne Maginot bien plus high-tech que la germanique Ligne Siegfried. Cela n’échappe pas au (futur) maréchal von Rundstedt, arpentant en civil le secteur : plutôt que d’y sacrifier ses troupes, il décide sa­gement de contourner le chef-d’œuvre par les Ardennes…

Pearl harbor, 7 décembre 1941. Nouveauté, le radar y fonctionne déjà. À 6h. 45 du matin, un opérateur de Hawaii avertit l’amirauté américaine (sur la côte Est des États-Unis) qu’approche une armada aérienne. Amusé, l’officier de garde suggère un vol de mouettes. À 8h30, la flotte du Pacifique gît par le fond. Une commission d’enquête conclura que l’alerte, contra­riant les idées reçues, était inau­dible. Or dès le 1er décembre 1941, des espions américains et britanniques décodaient les messages secrets de Tokyo, enjoignant les lé­gations nippones de détruire leurs documents sensibles : un signal sacrément fort, non ?

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(*) Xavier Raufer, criminologue, est directeur d’études au pôle sécurité-défense du Conservatoire National des Arts et Métiers. Il est Professeur associé à l’institut de recherche sur le terrorisme de l’université Fu Dan à Shanghaï, en Chine, et au centre de lutte contre le terrorisme, la criminalité transnationale et la corruption de l’Université Georges Mason (Washington DC). Directeur de collection au CNRS-Editions, il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la criminalité et au terrorisme, répertoriés dans la rubrique LIVREd’ESPRITSURCOUF.

Il a écrit  “A qui profite le djihad ?”  publié en mars 2021 aux Éditions Cerf, et présenté dans la rubrique LIVRES dans le numéro 164.


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