LE PEUPLE GRONDE
EN BIÉLORUSSIE

Dominique Dubarry (*)
Expert en géostratégie

Renaud Girard (*)
Journaliste

L’actualité, en Europe de l’est, est marquée par le soulèvement d’un peuple dont la liberté est confisquée depuis un quart de siècle par un dictateur, Alexandre Loukachenko. La Biélorussie, intégrée à la Lituanie, puis à la Pologne sous le nom de Ruthénie du XVe au XVIe siècle, n’a jamais acquis une indépendance réelle. Nous vous proposons deux regards croisés sur ce pays entre Baltique et mer Noire. Leurs visions laissent apparaitre des nuances, ne serait-ce que dans l’orthographe : l’un écrit Loukachenko, et l’autre Loukashenko.

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LA BIÉLORUSSIE DANS L’OMBRE RUSSE
(Dominique Dubarry)

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Le président Alexandre Loukachenko a pris le pouvoir en 1994, il a été réélu cinq fois en s’appuyant sur l’encadrement politico-administratif de l’ex URSS, rigidifiant à chaque fois son pouvoir. Sa diplomatie est un va et vient permanent entre l’Est et l‘Ouest, Moscou attirant par sa force économique vingt fois plus importante, Bruxelles par la promesse d’un rapprochement avec l’Europe. Il fait le grand écart, refusant de reconnaître l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, récidivant à l’annexion de la Crimée en 2014. Et pourtant, il est l’un des membres fondateurs de l’Union Économique Eurasienne, il est vrai peu active !

Le bilan du « dernier dictateur d’Europe » n’est pas brillant : démographie déclinante, stagnation de l’activité économique avec perte en devises, le rouble biélorusse est dévalué de 56% en 2012. A la recherche d’argent, Loukachenko vend ses pépites à la Russie : les tuyaux de gaz et de pétrole et les actifs des engrais d’Achema. A la recherche d’énergie, Loukachenko accepte le cadeau de Poutine, la construction d’une centrale nucléaire pour 5 milliards de $, très controversée du fait de sa proximité avec Vilnius et de l’inquiétude que soulève la technologie de Rosatom méconnue par l’AIEA !

Les tracas imposés au recteur de l’Université des Sciences humaines européennes, l’EHU, à Minsk, avaient poussé Anatoli Mikhaïlov à déplacer l’établissement à Vilnius qui devient en 2005 un centre de la contestation pour les exilés intellectuels de Russie et Biélorussie. Ce repaire du savoir a joué un rôle rassembleur durant l’été 2020.

L’un des châteaux de Biélorussie, patrimoine architectural épargné par les deux guerres mondiales et le régime soviétique.
Photo pixy.

La dernière élection présidentielle, en août, a été organisée rapidement en écartant les dossiers des opposants, les « Omon » arrêtant le passant sans motif afin d’instiller la peur chez l’électeur. Pour la première fois, les forces d’opposition sont réunies autour de trois têtes d’affiche qui, oh surprise, sont des femmes.

La révolution des femmes


En effet, les trois compétiteurs attendus ont disparu des écrans, Sergei Tsikhanovski et le banquier Viktor Babarico sont emprisonnés, Valery Tsepkalo, a préféré l’exil. Avec beaucoup de courage et de détermination, trois femmes ont repris le flambeau autour de Svetlana Tsikhanovskaïa, la plus emblématique, c’est elle qui tient son poing fermé, Maria Kolesnkova, tient dans sa main le cœur de la Biélorussie et Veronika Tsepalo lève l’index et le majeur en forme de V.

Après les élections, la première s’est réfugiée en Lituanie. Son programme est simple : faire partir Loukachenko et libérer les prisonniers. Le pouvoir leur a pris leur homme, elles se substituent à lui avec l’appui de Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature qui crie son dégoût au président désavoué : Pars !

La marche pour la liberté demandée par S. Tsikhanovskaïa conforte une assise populaire, ni pro européenne, ni pro Moscou. C’est un réveil collectif dans une ambiance festive où flottent les anciens drapeaux blancs à bande rouge (interdits), certains avec le chevalier armé, icône lituanienne depuis le 14e siècle.

Les résultats publiés le 9 août ont donné 80,2% des suffrages à Alexandre Loukachenko, score conforme aux autres scrutins, contre 9,9 % seulement à Svetlana ! Ces chiffres aux falsifications grossières contredisent la mobilisation et la multiplication des soutiens confirmés. Le soir même, les votants se sont sentis floués, ils ont manifesté pour faire reconnaître cette mascarade dans les rues de Minsk et en province. Les Omon ont beau utiliser la violence et la matraque, la capitale ne se couche pas. Le troisième jour on dénombrait plus de 6700 arrestations accompagnées de tortures. Le régime a oublié qu’une nouvelle génération est arrivée, qui n’a pas connu l’URSS mais toujours le même président aux commandes depuis 26 ans. Trop, c’est trop. Ils veulent le changement.

L’œil de Poutine


Le chef du Kremlin reste attentif à l’évolution du contexte biélorusse. Après avoir subi les éruptions populaires, « rose « en Géorgie, puis « orange » en Ukraine 2004, sans oublier « Maïdan » en 2014, de nouvelles manifestations éclatent à 7 000 kms dans la ville de Khabarovsk dans l’Extrême Orient russe pour réclamer le retour de leur gouverneur emprisonné à Moscou. Poutine ira-t-il jusqu’à envoyer les Omon ? Une telle attitude en Biélorussie serait contre-productive, elle transformerait la population prorusse en opposants déclarés. Pour les opposants à Moscou, les deux déchirures produites dans l’espace post soviétique ne sont-elles pas l’étincelle qui risque d’embraser l’ensemble du monde slave ? Biélorussie, Khabarovsk, même combat !

N’oublions pas les exercices militaires interarmées ZAPAD entre Russie et Biélorussie en 2016. Une grande partie des matériels restés sur place stationnent dans deux bases, Baranavitchy et Hantsavitchy, ce qui n’est pas sans inquiéter l’Ukraine qui partage une frontière commune de 900 kms. Dans le cas d’une intervention militaire russe à Minsk, nous pouvons imaginer l’amorce d’un nouveau Donbass, autre front russo-ukrainien.

Il est difficile de prévoir l’évolution de l’antique Ruthénie, mais un nouveau cadre institutionnel et constitutionnel se doit de naître. Les Biélorusses ont enfin pris le train de l’indépendance resté en gare pendant un quart de siècle, ses voisins Polonais et Baltes l’ont devancée, l’Ukraine a attendu Maïdan en 2014. L’Histoire ne peut plus reculer.

Depuis sa candidature, SvetlanaTsikhanovskaïa se trouve dans les faits chef de l’opposition. Elle peut s’appuyer sur une réalité sociale avec une certitude : la peur a changé de camp. Elle annonce la naissance de la nation biélorusse. Une question reste pendante, celle du rôle de son ombrageux voisin qui détient les clés dans les domaines financier, économique, énergétique (gaz, pétrole, nucléaire) et militaire (ZAPAD). La russification économique est en place.

L’Europe peut-elle jouer un rôle modérateur ou de substitution ?

Les manifestants ont fait resurgir les drapeaux à bandes blanche, rouge. A comparer avec l’emblème national, officiel et seul autorisé, ci-dessous. Photos Pixabay.

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LA LIGNE ROUGE DE LA REVOLUTION BIÉLORUSSE  
(Renaud Girard)

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Cela sent la fin pour le président Loukashenko de Biélorussie, au pouvoir depuis 1994. L’autocrate a fraudé massivement à l’élection présidentielle du 9 août 2020 pour s’attribuer un résultat favorable de 80% des voix. L’opposition ne cesse de croître dans ce pays de dix millions d’habitants, grand comme le tiers de la France. Dimanche 16 août, Minsk a connu sa plus vaste manifestation d’opposition depuis l’indépendance de la Biélorussie (août 1991). La jeunesse éduquée des villes a été rejointe par les ouvriers des sociétés d’État de cette nation qui a conservé une économie de type soviétique. Les journalistes de la télévision d’État, instrument crucial du pouvoir, se sont mis en grève et, sur l’écran, les Biélorusses peuvent contempler des studios vides sur un fond de musique populaire.

La situation ressemble à celle qui prévalait en Serbie au début du mois d’octobre 2000, lorsque des centaines de milliers de manifestants avaient envahi les rues de Belgrade pour exiger la démission du président Milosevic, dont la réélection avait été contestée. Il ne reste plus à attendre, en Biélorussie, que les siloviki (les membres des ministères « de force », c’est-à-dire les policiers, les militaires et les agents des services de renseignement) changent de camp, comme ils l’ont fait en Roumanie contre le dictateur Ceaucescu en décembre 1989, ou en Serbie le 5 octobre 2000.

La main de Poutine


Depuis le début de la crise, le président Biélorusse a appelé plusieurs fois à la rescousse son puissant voisin de Russie Vladimir Poutine. Mais les communiqués du Kremlin n’ont montré aucun enthousiasme particulier à l’égard de Loukashenko. Ils se bornent à rappeler les clauses de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), dont la Russie et la Biélorussie sont membres (avec l’Arménie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan), une organisation qui fonctionne comme l’OTAN, assurant une défense commune contre une attaque venant de l’étranger. Or aucune puissance étrangère ne cherche à s’en prendre à la Biélorussie.

En outre, Poutine a peu de sympathie pour Loukashenko. Récemment, le leader russe n’a pas apprécié que son homologue biélorusse ait accueilli si chaleureusement le chef de la diplomatie américaine. Mike Pompeo était venu le 1er février 2020 à Minsk pour profiter d’une dispute énergétique entre Loukashenko et Poutine, et pour proposer de fournir à la Biélorussie du pétrole américain.

Les manifestants de Minsk arboraient dimanche le drapeau blanc à bande rouge de la Biélorussie de 1918, mais pas la moindre pancarte à tonalité antirusse. Les Russes et les Biélorusses sont culturellement et historiquement extrêmement proches.

La maison de la Culture, à Minsk. Une architecture russe, sans aucun doute.
Photo Pixy.

Sauf à commettre une grave erreur stratégique, Vladimir Poutine refusera d’envoyer ses chars contre les manifestants biélorusses. Pour ne pas donner une victoire trop flagrante à la rue, la diplomatie russe agira en coulisse pour obtenir une transition en douceur, afin de remplacer Loukashenko par une personnalité modérée, acceptable à la fois par l’opposition biélorusse et par le Kremlin.

La limite à ne pas dépasser


A l’égard de la révolution biélorusse, le pouvoir russe ne trace qu’une seule ligne rouge : l’extension de l’Otan à ce territoire. Moscou a toujours considéré la Biélorussie comme une marche devant rester acquise à ses intérêts stratégiques.

Poutine n’a pas ordonné à la légère le coup de force du 27 février 2014 contre le parlement de Crimée. Il craignait que l’opposition ukrainienne, qui venait de s’emparer de la totalité du pouvoir à Kiev après avoir renié l’accord intra-ukrainien négocié sous parrainage européen, chasse la flotte russe de Sébastopol, pour la remplacer par celle de l’Otan. Mais après avoir obtenu par référendum le rattachement de la Crimée (dont la population a toujours été très russophile), Poutine avait commis une sérieuse erreur stratégique, en s’ingérant dans les affaires du Donbass. En août 2014 et en février 2015, la Russie fit en sorte que l’armée ukrainienne soit battue de manière humiliante par les séparatistes prorusses. Pour une région qui n’avait rien de stratégique, Poutine a provoqué en Ukraine un large sentiment antirusse, qui n’existait auparavant que marginalement.

S’il a tiré les leçons de son erreur de l’été 2014 au Donbass, Poutine n’interviendra pas frontalement en Biélorussie. Il demandera à ses propres silovikis de convaincre leurs collègues biélorusses de lâcher en douceur Loukashenko.

Affaiblie économiquement par la baisse des cours du pétrole et du gaz, la Russie a en effet un besoin vital de redorer son blason international. Elle ne le ferait pas en rejouant l’invasion brejnévienne de Prague d’août 1968.

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(*) Dominique Dubarry

Spécialiste de la commercialisation de produits de défense et sécurité en Amérique du Nord, dans le nord de l’Europe et spécialement dans les trois pays baltes, Lituanie, Lettonie, Estonie. Ancien auditeur de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale et du Centre des Hautes études de l’Armement. Il fut affecté à l’État Major Réserve de la Sécurité Civile de 1989 à 1994 en tant que Lt-Colonel. Il est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes français de l’Ukraine et des pays baltes, si longtemps convoités par leurs voisins et trop souvent occupés par eux jusqu’en 1992. Il a publié de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’automobile, puis deux livres « Les Rencontres Franco-Baltes » en 2006, et« France-Pays Baltes » en 2010, traduit en lituanien. Il est l’auteur « D’une mer l’autre, de la Baltique à la Mer Noire: la confluence de deux mondes », livre présenté dans la rubrique LIVRES d’ESPRITSURCOUF du n° 92 du 28 janvier 2019.

(*) Renaud GIRARD, diplômé de l’École Normale Supérieure et de l’ENA, est journaliste et a couvert la quasi-totalité des conflits de la planète depuis 1984. Il est éditorialiste de politique étrangère au Figaro depuis 2013. Auteur de sept livres consacrés aux affaires internationales, il a reçu de nombreuses distinctions, dont le prestigieux prix Bayeux des correspondants de guerre pour son reportage « l’OTAN dans le piège afghan à Kandahar ». Il est également professeur de stratégie internationale à Sciences-Po.

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