77 ans après,
une guerre en Europe

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Dominique Dubarry (*)
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A partir du nouveau siècle, la Russie a fait évoluer sa doctrine en grignotant les frontières de ses voisins, tout en fermant les yeux sur l’évolution démocratique et culturelle de ses habitants. Leurs diverses interventions ont permis aux Russes d’occuper des territoires en Géorgie (2008), d’annexer la Crimée (2014), puis d’occuper une partie du Donbass en s’appuyant sur des indépendantistes (2015). Et aujourd’hui l’Ukraine ! C’est cet enchainement d’actions militaires violentes, sans véritable riposte du monde occidental, qui provoque l’ire de notre auteur.
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C’était une déclaration stupéfiante : le 24 février au matin, Wladimir poutine, président de la fédération de Russie, annonçait : « J’ai décidé de lancer une opération militaire en Ukraine ». Lors d’un discours mémoriel qui suivit, son obsession a tourné au délire qui le tracasse, l’Occident sera cité vingt-six fois ! 77 ans après 1945, une guerre éclate en Europe !

Dans les populations de l’empire russe, les racines anthropologiques longtemps mélangées se confondaient. Les deux guerres mondiales avaient secrété des régimes autoritaires imposant aux populations une  dictature de la pensée aux niveaux politique, social, culturel et religieux. Cette évolution allait s’imprégner jusqu’à modifier des comportements politiques opposés. Depuis Maïdan, depuis la révolution orange, l’Ukraine regardait avec envie la liberté de l’Europe de l’ouest.

Sous la présidence de Volodymyr Zelenski, l’Ukraine veut adhérer à l’Union Européenne, alors que la Russie reste corsetée dans la rigidité intellectuelle sans faille instituée par le régime stalinien. La récente rupture de l’Eglise orthodoxe ukrainienne face au patriarcat de Moscou suivie de la reconnaissance de son indépendance par le patriarcat de Constantinople en est la confirmation. Poutine ne peut l’accepter.

Les Opex (opérations extérieures) de Poutine

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Le maître du Kremlin avait initié ses interventions musclées durant la guerre de Tchétchénie (1994/2000) pour y traquer des terroristes !La deuxième intervention est une atteinte au droit international, les tanks russes traversent le tunnel de Roki, deux provinces géorgiennes, l’Abkhazie et l’Ossétie du sud sont occupées en partie (2008). Les troupes russes iront aussi chercher des terroristes en Syrie au profit de Bachar el Assad, c’est leur troisième opération extérieure. ! La 4ème, en Crimée, se transforme en intégration territoriale à la Russie, et laisse sans voix les occidentaux(2014). La cinquième, l’aide aux pseudo- indépendantistes du Donetsk et Louhansk, deux provinces de l’Ukraine qui se qualifient de Républiques Populaires, suivra dans la foulée (2015).

Le chemin à emprunter pour passer la frontière entre l’Ukraine et la Crimée. Photo DR

Si ces grignotages successifs sont critiqués diplomatiquement, aucune sanction véritable n’est prise au niveau international. Vladimir Poutine reste maître du Jeu dans tous ces conflits hybrides. Tout en étant exclu du G7, le chef du Kremlin entretient des relations considérées complémentaires avec la chancelière allemande, Madame Merkel, qui ne pouvait qu’entériner les accords passés entre son prédécesseur et Poutine pour la réalisation du gazoduc Nord Stream sous la mer Baltique. L’appétit pour le gaz étant sans fin, Poutine et la chancelière renforcent leur collaboration avec un autre Nord Stream, le N° 2. Les responsables bruxellois comprennent que l’addition des N S 1 + 2 accordait une position léonine à la Russie, l’Europe passant sous les fourches caudines du chef du Kremlin tout en alimentant le budget russe. Tout juste achevé, n S 2 devient mort-né. Fort dépité de voir cette « rente à vie » disparaître, Poutine se retourner vers son obsession pathologique, la politique d’absorptions, si réussie en Géorgie et en Crimée.

La sixième opex

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Le 24 février, sa phobie éclate, il lance l’opération militaire spéciale en Ukraine, sa sixième opex ! Le monde politique et diplomatique, y compris à Moscou, est en état de sidération. La guerre prévue courte va devenir acharnée de par la résistance des « Héros » ukrainiens comme à Marioupol.

L’occupation militaire russe a engendré avec retard des sanctions et leur durcissement par les membres de l’UE, considérant la Russie comme un pays paria de plus en plus isolé. Quatre cents diplomates espions dans les capitales européennes ont dû repartir pour Moscou. Une grande partie des firmes étrangères ont mis la clé sous la porte comme la Chaîne Mac Do et ses 750 restaurants. L’arrêt des automobiles LADA/VAZ (Renault) a mis 40 000 ouvriers de Togliattigrad au chômage, la Finlande a annulé le contrat du réacteur nucléaire de Rosatom…

Après une centaine de jours de combat voulus par Poutine, la courte guerre n’a pas permis l’occupation des objectifs fixés, Kiev et Kharkiv. Les destructions systématiques imposées à l’Ukraine et les pertes humaines dépassent l’imaginable. Elles seraient équilibrées entre les deux adversaires, autour de 25 000 victimes. C’est plus que les pertes de l’Armée soviétique en Afghanistan pendant dix ans !

La situation a évolué pour se déplacer vers le Donbass avec une concentration de systèmes d’armes à gros calibre effectuant des tirs de saturation dans la proportion de dix canons russes contre un canon ukrainien ! Les troupes de Kiev auront du mal à résister dans ce tonnerre d’acier quotidien.

En revanche, la guerre économique et les sanctions qui l’accompagnent annoncent un futur difficile sur l’ensemble industriel russe, qui a du mal à acquérir des composants qu’elle ne sait pas fabriquer comme les semi-conducteurs. Les importations de la Russie ont baissé de 50% en un an ! Malgré ses réserves la Banque Centrale de Russie se voit en difficulté. On évoque même un défaut de paiement. La guerre commerciale annonce la désertification du tissu industriel russe aux conséquences humaines et sociales désastreuses.

Des métastases prêtes à s’embraser

Les résultats de l’invasion russe semblent aller à l’encontre des motivations de son initiateur. Paradoxalement, l’Alliance atlantique, considérée par certains comme en état de mort cérébrale, acquiert une nouvelle vie avec l’arrivée de la Suède et de la Finlande, deux pays adeptes de la neutralité. Curieusement, l’arrivée de la Suède dans l’OTAN peut apparaître comme la revanche de la bataille perdue de Poltava en 1709. La Suède quittait la mer Baltique, le tzar Pierre Ier prenait sa place ! En 2022, ce sera l’OTAN.

Cette guerre européenne nous surprend par ses conséquences au niveau mondial. Si le marché de l’énergie subit une évolution majeure avec la diminution des achats européens de charbon, gaz, pétrole à la Russie, le changement radical des flux engendre des hausses de tarifs difficiles à digérer.

Dans la mesure où le conflit se perpétue, son responsable peut réanimer les conflits gelés, réactiver son pouvoir de nuisance et son imprévisibilité. Il dispose de métastases en utilisant les pays voisins, Kaliningrad par exemple, quartier général de la flotte russe en mer Baltique et reliée à Moscou par un chemin de fer de 1200 km qui traverse la Lettonie et la Lituanie. La Pologne aussi est voisine, et en cas de conflit c’est un point sensible pour l’OTAN. Certains moscovites vont jusqu’à réclamer son intégration à la Russie par la force !

L’ombre russe pèse encore sur la Biélorussie où les troupes russes stationnaient déjà au sud et à l’est de Minsk et s’accroissaient chaque année en menant les opérations Zapad. Le président Alexandre Loukachenko a conservé son pouvoir malgré une élection contestée (2019). Il ne peut rien refuser à son grand frère. Les forces armées biélorusses ne pèsent pas lourd, mais les troupes russes se fixent au sud du pays face à l’Ukraine, où elles installent leurs lance- missiles.

Parmi les conflits gelés, la Moldavie est l’un des « brasiers mal éteints » avec la présence d’une 14ème armée russe depuis 1991. Celle-ci protège 500 000 transnistriens russophones le long du Dniestr et demeure une zone de frictions entre les langues russe, ukrainienne et roumaine. Elle se trouve dans l’œil du cyclone moscovite La Russie pourrait vouloir occuper la totalité des 1000 km du littoral septentrional de la mer Noire et la mer d’Azov. L’Ukraine n’aurait plus de débouchés maritimes.

La transdniestrie, une langue de terre de Moldavie, un brasier non éteint. Carte Pixabay

Un président américain face à ses promesses ?

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Le franchissement et l’envahissement de territoires ont fait naître l’inquiétude dans les pays proches de la Russie, qui se SENTENT menacés par la volonté de puissance de leur voisin.

La présidence tonitruante de Donald Trump a fait place à une période plus calme avec Joe Biden à la Maison Blanche, et à un nouvel intérêt des Etats-Unis pour l’Europe.

Les réserves de GNL (gaz naturel liquéfié) américain suffiront-elles à amortir le choc de l’approvisionnement énergétique sur la planète ? Les Etats-Unis vont encore une fois jouer gagnant mais leur président peut-il être crédible ? Leur désengagement progressif au Vietnam, en Syrie, le départ calamiteux d’Afghanistan, ne sont-ils pas de mauvais signes pour les Ukrainiens ?

Malgré une inflation inconnue depuis un demi-siècle, l’économie américaine se porte bien, soutenue en partie par les produits de Défense, ce qui peut être favorable au président pour les élections à mi-mandat. Joe Biden proclame que la Russie sera tenue pour responsable de toute agression contre l’Ukraine, sans cacher que le retour des GIs dans la vieille Europe se fait contraint et forcé.

Le président américain semble vouloir gommer la léthargie de ses prédécesseurs. Il le prouve en rouvrant deux dossiers ignorés par Trump, le renforcement du groupe Quad avec l’Australie, l’Inde, le Japon dans la zone Pacifique, et les accords de Vienne avec l’AIEA sur le nucléaire iranien. Il déverse des milliards de dollars au gouvernement de Volodymyr Zelenski, sans comparaison avec les sommes versées par Bruxelles. Dans le même temps, il autorise le Pentagone à vendre les lance-roquettes Himars alliant puissance et précision pour renforcer la capacité opérationnelle des Ukrainiens. Tous ces efforts seront-ils suffisants ?

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(*) Dominique Dubarry est spécialiste de la commercialisation de produits de défense et de sécurité en Amérique du Nord, dans le nord de l’Europe et spécialement dans les trois pays baltes. Auditeur de l’I.H.E.D.N. et du Centre des Hautes études de l’Armement, il est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes français de l’Ukraine et des pays baltes. Il a publié de nombreux ouvrages, dont « Les Rencontres Franco-Baltes » en 2006, et « France-Pays Baltes » en 2010, traduit en lituanien. Il est l’auteur « D’une mer l’autre, de la Baltique à la Mer Noire: la confluence de deux mondes », livre présenté dans la rubrique LIVRES d’ESPRITSURCOUF du n° 92 du 28 janvier 2019, dont il vient de publier une 2ème édition.

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