Iran :
Entre guerre et incertitudes géostratégiques

Amiral Oudot de Dainville (*)
Ancien Chef d’état-major de la Marine

 

L’auteur, ancien haut responsable militaire et fin connaisseur de la zone arabo-persique, nous partage son regard sur la crise conflictuelle qui se déroule actuellement avec et autour de l’Iran.

 

La République islamique d’Iran ne s’est pas remise de la guerre contre l’Irak de 1980. Le cessez-le-feu intervint en août 1988 laissant des centaines de milliers de morts, et consacrant la rupture entre les Perses et les Hébreux. Du temps du Shah, après Israël l’Iran accueillait au Moyen-Orient le plus de personnes de confession juive. Pendant la guerre contre l’Irak, Israël continua à fournir des pièces de rechange et des armements aux Iraniens. En contrepartie des avions iraniens aidèrent au bombardement israélien de l’installation d’Osirak, premier barrage à la possession d’armes nucléaires par un pays du Moyen-Orient. La prise de pouvoir de l’ayatollah Khomeini changea sensiblement les relations entre les 2 pays, d’autant plus que l’Iran sortit de cette guerre avec la conviction que l’arme nucléaire lui aurait permis d’éviter le désastre

Pourquoi le nucléaire militaire ?

 

La volonté iranienne de se doter de nucléaire pour des usages pacifiques date de 1977. Depuis 2013 l’Iran avec le soutien de la Russie exploite une centrale nucléaire [1] à Busher. En septembre 2025 les 2 pays ont signé un MOU [2] pour le développement de petits réacteurs nucléaires et la construction de 4 centrales. La route vers le nucléaire militaire se révéla plus compliquée Les Occidentaux l’ayant toléré de l’Inde et du Pakistan, les responsables iraniens pensaient à tort pouvoir bénéficier de la même clémence, mais Israël veillait. En réaction l’Iran nourrit la frustration du sud global qui se dit victime du « deux poids deux mesures. » Tel Aviv réussit à imposer l’interdiction de l’enrichissement, sans qu’émerge un consensus sur la stratégie à adopter, la manière forte ou la diplomatie. Les Occidentaux arrachèrent contre l’avis d’Israël en 2015, le JCPoA [3] pour contrôler le programme nucléaire militaire iranien. En contrepartie les sanctions qui pèsent lourdement sur l’économie devaient être progressivement levées. En 2018 répondant au souhait du premier ministre israélien, le président Donald Trump dénonça l’accord et décréta une politique de pression maximale contre l’Iran. Son successeur, Joe Biden, ne parvint pas à rouvrir les négociations. Réélu Donald Trump tenta alors de négocier avec des Iraniens. Il était trop tard.

Les premières attaques sur le combustible nucléaire iranien

 

Israël commença par s’en prendre aux savants atomiciens. A partir de 2010 le Mossad les traque et en élimine entre 10 et 20. La même année un virus informatique baptisé Stuxnet, conçu en partie par Israël détruisit des centrifugeuses iraniennes. En 2025 un rapport de l’ONU concluait que l’Iran disposait de près de 440 kg d’uranium, enrichi à 60 % proche de la cible de 90 % nécessaire pour les usages militaires, de quoi fabriquer 10 bombes.

Que veut Israël

 

Depuis sa création, Israël en position d’assiégé assure sa sécurité par la possession d’une armée supérieure à celles des pays qui l’entourent. L’État hébreu, jusqu’au premier mandat de Donald Trump, se contentait ainsi d’une attitude défensive avec le soutien indéfectible américain. Elle était fondée sur l’idée que la supériorité militaire d’Israël finirait par contraindre les Arabes à reconnaître son existence. Cette stratégie du mur de fer devint la «Qualitative military edge [4]». Mais Israël ne reste pas dans ses frontières et grignote du territoire chez ses voisins sous couvert de légitime défense anticipée [5].

Depuis 2020, Tel Aviv veut s’affirmer comme un acteur régional en cherchant à se rapprocher des pays arabes par la signature des « accords d’Abraham », qui proposent un rapprochement économique et technologique tout en renforçant l’alliance contre l’Iran. Le succès en est fragilisé par la situation à Gaza et en Cisjordanie, et par l’échec à attirer l’Arabie Saoudite, dont le roi lie la signature à une résolution de la question palestinienne conforme au plan de paix arabe.

Dès lors la confrontation avec l’Iran devient inéluctable

 

Le pouvoir iranien avec le concours des gardiens de la révolution défend 2 principes : exporter la révolution et défendre les opprimés politiques ou religieux chez ses voisins. Dans les pays ciblés ils mènent des opérations de recrutement et de formation technico-militaire des opposants, ainsi que des bombardements d’installations vitales. L’Iran encourage ainsi les mouvements qui partagent la haine de l’Etat hébreu, le Hezbollah en lutte depuis 2006, le Hamas qui frappe un grand coup le 7 octobre 2023, les milices chiites pro iraniennes d’Irak, et les rebelles Houthis du Yémen qui gèlent leur guerre civile pour perturber de novembre 2023 à juillet 2025 la navigation commerciale en mer Rouge. Un Iran nucléaire poursuivant cette politique serait ingérable pour Israël qui réagit, mais l’Iran anticipait.

Nul de pouvait ignorer que lors de la guerre contre l’Irak, les Iraniens avaient cherché à assécher les livraisons de pétrole de l’adversaire en s’attaquant aux navires dans le golfe arabo-persique. Les marines occidentales intervinrent en soutien de l’Irak pour protéger leurs navires de commerce. Mais la guerre resta régionale car jamais le détroit d’Ormuz ne fut bloqué,

Vers la guerre

 

Après l’échec du JCPoA les navires de commerce de l’Iran et d’Israël furent attaqués entre 2019 et 2021. Puis après l‘élimination des chefs du Hamas et du Hezbollah s’ensuivit un échange de missiles entre les 2 pays. Du 13 au 24 juin 2025, lors de la guerre régionale des 12 jours, les israélo-américains visèrent les sites nucléaires, les gardiens de la révolution et les lanceurs de missiles, les Iraniens répliquant sur Tel Aviv. Les Iraniens conclurent de cette guerre rapide, qu’ils devaient se préparer à une nouvelle attaque sur leur stock d’uranium. Dans l’intervalle l’affrontement continue dans le cyberespace. La guerre de l’information générée par l’intelligence artificielle prend une intensité inédite, pour répandre la propagande et tenter d’influencer les opinions publiques. Les Iraniens brouillent les signaux GPS pour rendre difficile la navigation dans le détroit et compliquer les frappes de missiles. Ils s’abonnent au système concurrent chinois, le Beidu pour tirer sans être brouillés avant l’impact, Après avoir acquis un satellite électro optique auprès des Russes en 2022, ils en achètent un aux Chinois en 2025 [6]. Début 2026 ils sont prêts.

La guerre du 28 février

 

Israël et les Etats-Unis déclenchent la guerre le 28 février prétextant que les Iraniens possèdent un missile capable d’atteindre le sol des Etats-Unis. Ils mobilisent une importante force navale car les pays riverains du Golfe n’autorisent pas les actions offensives des avions alliés à partir de leurs bases et interdiront leur espace aérien. Ils affichent un double objectif, changer de gouvernance en Iran et éliminer l’uranium enrichi, après avoir supprimé la menace balistique, de missiles de croisière, de drones et les défenses anti aériennes pour maîtriser le ciel. Ils échouent à faire se révolter la population et se soulever les Kurdes, ainsi qu’à entraîner les Européens dans la tourmente, malgré leurs tentatives de désinformation, notamment autour de tirs de missiles sur la base de Diego Garcia.

Les Iraniens se livrent à une guerre d’usure, les israélo-américains à une guerre d’attrition, pour éliminer les vecteurs des uns et épuiser les munitions des autres. Les gardiens de la révolution à la structure décentralisée frappent au début sans coordination. Ils  appellent leurs proxys à réagir, mais certains ont leur propre agenda. Le Hamas est affaibli, le plus actif le Hezbollah veut prendre le pouvoir au Liban, les Houthis au Yémen, et probablement les milices chiites pro iraniennes en Irak. Après avoir éliminé les radars d’alerte avancée américains, ils touchent Israël avec une plus grande efficacité pour terroriser la population. Ils cherchent à éloigner les Américains en frappant les pays riverains du Golfe, qui abritent des bases américaines. Utilisant l’arme économique ils s’en prennent à leurs installations pétrolières et aux usines de dessalement. Ils frappent le plus durement les Emirats Arabes Unis coupables d’avoir signé les accords d’Abraham. Enfin ils internationalisent le conflit dès le 4 mars en bloquant le détroit d’Ormuz, provoquant une flambée du cours du pétrole.

Le séisme d’Ormuz.

 

Les gardiens de la révolution exercent un contrôle strict sur le détroit d’Ormuz  Après avoir annoncé le minage des eaux territoriales omanaises et de la zone normale de transit ils imposent un trajet dans leurs eaux territoriales peu réaliste pour une densité normale de trafic, et veulent imposer un péage remettant en cause la liberté de navigation. Ils veulent changer le régime du détroit dans une nouvelle convention qui pourrait ressembler à celle de Montreux de 1936, qui réglemente le passage dans les détroits turcs. Mais à la différence les Iraniens ne possèdent qu’une des 2 rives, et doivent composer avec le sultanat d’Oman, écartelé sous la menace américaine entre voisinage du détroit et fidélité au CCG [7]. Les Américains réagissent le 13 avril par le blocus des ports iraniens qui pèse sur l’économie locale. Les otages du blocage iranien planifient leur contournement par oléoducs et ceux du blocus américain par l’INSTC [8]. Le droit de la mer et celui des conflits armés volent en éclat.

Où va-t-on ?

 

40 jours après les premiers bombardements, des négociations de cessez-le-feu s’engagent le 8 avril au Pakistan, troublées par des escarmouches. La gouvernance iranienne a changé, les mollah ont été remplacés de facto par les gardiens de la révolution. Ils sont beaucoup plus jeunes et radicaux, plus anti-américains qu’anti-sionistes, moins disposés au compromis. Autour des questions sur les avoirs gelés, la présence américaine et les sanctions, les 2 points clefs des discussions tournent autour de la question nucléaire, cruciale pour Israël car porte ouverte à la prolifération, et sur celle du régime d’Ormuz, dont les Américains ne peuvent se désintéresser s’ils ne veulent s’aliéner encore plus leurs alliés du Golfe. Par l’un de ces 2 leviers, les Iraniens entendent à l’avenir dissuader les attaques contre leur sol. Au fil des discussions ils cherchent à faire évoluer les négociations de fin de guerre en Iran, vers la fin de guerre au Liban pour conserver une épée de Damoclès sur Israël. Alors que les négociateurs s’activent dans les coulisses d’Islamabad, tant Washington que Téhéran s’affrontent dans une surenchère verbale, vocifération contre radicalisation. La négociation saura-t-elle aboutir alors qu’Israël a un besoin existentiel de la guerre et les Etats-Unis le souci électoral de la paix !

 

Cette guerre laisse un désordre qui ne se stabilisera que par un nouvel ordre régional fruit de la recomposition des alliances, dont le prochain sommet des BRICS pourrait esquisser les contours.


[1]      Pour le nucléaire civil le taux d’enrichissement est de 3 à 5 % généralement
[2]      Memorandum of understanding
[3]      Joint comprehensive Plan of Action
[4]      Avantage militaire qualitatif
[5]      Cette stratégie n’est pas reconnue par le droit des conflits armés
[6]      La Russie prend ses distances en refusant en 2025 de fournir le système antiaérien S 400
[7]      Conseil de coopération du Golfe
[8]      International North South Corridor 


(*) Alain Oudot de Dainville , Chef d’état- major de la Marine de 2005 à 2008 a passé près de 42 ans dans la marine d’abord comme pilote de l’aéronavale près du détroit du Bab El Mandeb, puis au commandement d’un aviso escorteur engagé dans le golfe Persique pendant la tanker war de 1987 1988. De 1993 à1995, il commande le porte-avions Clemenceau, avant d’atteindre le sommet de la marine. À l’issue, il préside et dirige pendant 7 ans une société travaillant avec l’Arabie Saoudite avant de se reconvertir pendant 7 ans dans l’enseignement à la Sorbonne d’Abu Dhabi

En 2018 il publie « La rivalité maritime sino américaine » aux Éditions universitaires européennes et « Vol au vent marin, Un regard sur l’histoire de l’Aéronautique navale Paris » , Éditions Ardhan, 2018. 

Source bandeau : IA / Laure Fanjeau


Aujourd’hui la presse indépendante souffre, et la multiplicité des canaux d’informations rendent difficile la compréhension des évenements.

Espritsurcouf est indépendant de tout groupe de pressions, Il ne reçoit aucune subvention pour présenter « un autre regard sur le monde » géopolitique et de défense.
Si Espritsurcouf retient votre intérêt, sachez que votre soutien est crucial. Seuls les abonnements et adhésions défiscalisées nous permettent  de couvrir les frais de parution .

Je soutiens Espritcors@ire