Souveraineté
stratégique et numérique :
un défi pour la France

(2de partie)

Tewfik Hamel (*)
Universitaire

 

Suite et fin de l’étude que l’auteur consacre à la souveraineté numérique de la France, en insistant sur ses répercussions cognitives.

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Vers une souveraineté cognitive française ? Pistes doctrinales et opérationnelles

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Reconnaître l’existence d’un enjeu de souveraineté cognitive ne signifie pas appeler à une reprise en main autoritaire de l’espace public ni à une normalisation des opinions. Il s’agit plutôt d’identifier les conditions qui permettraient à la France de préserver, dans un environnement informationnel mondialisé et instable, la possibilité d’un consentement éclairé à ses choix de défense. La manière dont le débat s’est immédiatement cristallisé autour de quelques phrases du chef d’état-major des armées, opposant caricaturalement « va-t-en-guerre » et « refus de la guerre », montre combien ce consentement peut être reconfiguré en quelques heures par des dynamiques attentionnelles et émotionnelles qui échappent largement aux acteurs institutionnels. Cela suppose d’abord de réactualiser l’« esprit de défense » en l’ancrant explicitement dans l’écosystème numérique : non plus seulement informer les citoyens des missions des armées, mais leur donner des clés pour comprendre les logiques de la guerre contemporaine, les formes de la conflictualité hybride et les usages stratégiques de l’information.[i] Cette pédagogie doit s’appuyer sur les codes médiatiques auxquels les publics sont exposés – formats, temporalités, récits – plutôt que de s’y opposer frontalement.

Ensuite, la souveraineté cognitive implique de doter l’État et les armées de capacités robustes de veille, d’analyse et d’action dans le domaine informationnel. Cela passe par le développement de compétences en open source intelligence, en analyse de réseaux, en compréhension fine des dynamiques virales, mais aussi par la construction de doctrines claires en matière d’opérations d’influence et de contre-influence.[ii] La France a déjà commencé à structurer ces capacités, en intégrant la lutte informationnelle dans la Revue nationale stratégique et dans certains documents doctrinaux ; il reste à s’assurer que ces efforts ne se limitent pas aux théâtres extérieurs, mais prennent en compte la protection de la cohésion nationale et de la confiance civique, dans le respect des principes démocratiques.

Enfin, la souveraineté cognitive suppose une articulation beaucoup plus étroite entre politique du numérique et politique de défense. Les choix relatifs à la régulation des plateformes, à la protection des données, au soutien aux médias d’information, à l’éducation aux médias et à l’information ne sont pas seulement des questions de société : ils déterminent aussi la capacité de la France à conduire durablement une politique de défense autonome.[iii] Dans un scénario où l’essentiel des interactions politiques et sociales passerait par des infrastructures contrôlées par des acteurs étrangers, soumis à des injonctions économiques ou géopolitiques extraterritoriales, l’autonomie stratégique serait en grande partie illusoire. À l’inverse, une approche intégrée, associant ministères de la Défense, du Numérique, de l’Éducation, de la Culture et des Affaires étrangères, pourrait faire de la résilience cognitive un objectif partagé de la Nation, au même titre que la résilience énergétique ou sanitaire.

L’enjeu, pour la France, n’est donc pas de choisir entre souveraineté stratégique « dure » et liberté cognitive, mais de penser les deux ensemble. La puissance militaire, la BITD, les alliances et les capacités cyber ne suffiront pas si la société dans laquelle elles s’inscrivent est durablement fragmentée, désorientée par des flux informationnels opaques et traversée par des narratifs antagonistes sur la légitimité de l’usage de la force. À l’ère de la révolution numérique, l’« esprit de défense » ne peut plus être simplement invoqué ; il doit être reconstruit comme une compétence collective : celle d’une nation capable d’examiner lucidement ses menaces, de débattre de ses choix de défense et d’y consentir en connaissance de cause, malgré la cacophonie des réseaux. C’est cette compétence que la souveraineté cognitive invite à cultiver, si la France veut que sa souveraineté stratégique et numérique demeure autre chose qu’un horizon proclamé dans les textes.

Conclusion

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En apparence, la France dispose de tous les attributs d’une puissance souveraine : dissuasion nucléaire indépendante, outils militaires de premier rang, base industrielle et technologique de défense robuste, rôle actif dans les coalitions et les institutions internationales, capacité à définir et à mettre en œuvre une stratégie nationale. Mais la révolution numérique vient rappeler que la puissance ne se joue plus seulement dans la maîtrise des moyens matériels et des alliances, elle se joue aussi dans la capacité d’une société à conserver une autonomie de jugement dans un environnement informationnel mondialisé, instable et largement structuré par des acteurs privés étrangers. La question de la souveraineté cognitive oblige ainsi à reconsidérer la solidité de la souveraineté stratégique française telle qu’elle est aujourd’hui conçue et pratiquée.[iv]

L’analyse conduite dans cet article met en évidence un décalage persistant entre, d’un côté, un discours volontariste sur la souveraineté stratégique et numérique, et, de l’autre, une prise en compte encore partielle des dynamiques cognitives qui conditionnent le consentement aux choix de défense. Les efforts engagés pour sécuriser les infrastructures numériques, développer des capacités cyber, structurer une doctrine d’influence ou lutter contre les ingérences informationnelles vont dans la bonne direction. Mais ils demeurent largement sectoriels, portés par des institutions et des cultures administratives différentes, avec des temporalités propres. La dimension cognitive de la souveraineté reste ainsi davantage implicite qu’explicitement intégrée dans la planification stratégique : elle est supposée résulter de l’addition de politiques publiques juxtaposées, plutôt que définie comme un objectif commun qui orienterait ces politiques.[v] La controverse autour du discours du chef d’état-major des armées sur l’acceptation du coût humain d’un conflit majeur apparaît, de ce point de vue, comme un révélateur des tensions entre parole stratégique, médiations numériques et fragmentation cognitive de la société française.

Or la France ne peut pas faire l’économie d’une réflexion explicite sur ce que pourrait être une souveraineté cognitive démocratique. Il ne s’agit ni d’ériger une muraille informationnelle autour du territoire national, ni de moraliser le débat public en définissant un récit officiel auquel chacun devrait se conformer. Il s’agit, plus sobrement mais plus radicalement, de se demander quelles conditions institutionnelles, éducatives, médiatiques et techniques sont nécessaires pour qu’une société puisse continuer à débattre lucidement de guerre, de paix, de menaces et de sécurité dans un environnement saturé de signaux contradictoires, de récits antagonistes et de stimuli émotionnels. La souveraineté cognitive renvoie ainsi à la capacité d’une démocratie à maintenir un espace de délibération suffisamment robuste pour que les décisions de défense – qui engagent des vies, des ressources et des alliances – soient comprises, discutées et, le cas échéant, contestées sur la base d’informations et de cadres d’analyse minimaux partagés.[vi]

Dans cette perspective, plusieurs pistes se dégagent. La première consiste à réancrer l’« esprit de défense » dans les réalités du monde numérique : formation des élèves non seulement aux institutions de la défense, mais aussi aux logiques de la conflictualité hybride et des opérations d’influence ; développement de dispositifs de médiation et de vulgarisation stratégique qui utilisent les codes des plateformes plutôt que de les ignorer ; articulation plus étroite entre recherche académique, formation des cadres civils et militaires et production de contenus accessibles. La deuxième piste touche à la gouvernance : faire de la souveraineté cognitive un objet explicite de coordination interministérielle, au croisement des politiques de défense, du numérique, de l’éducation, de la culture, des affaires étrangères et de l’audiovisuel public ; associer davantage les collectivités territoriales, les médias et la société civile à la réflexion sur la résilience informationnelle. La troisième piste, enfin, concerne la dimension européenne : dans un espace numérique largement intégré, la France ne pourra pas, seule, imposer des standards de transparence, de modération ou de responsabilité aux grandes plateformes ; mais elle peut peser, avec ses partenaires, pour que la régulation européenne prenne au sérieux les enjeux de sécurité et de défense.[vii]

Au fond, la souveraineté cognitive rappelle que la puissance militaire et la souveraineté juridique ne suffisent pas si la société qui les porte se découvre, en situation de crise, incapable de hiérarchiser les menaces, de comprendre les choix qui s’offrent à elle et d’y consentir en connaissance de cause. L’ère des plateformes et de l’intelligence artificielle ne condamne pas la France à la passivité, mais elle l’oblige à redéfinir les termes mêmes de sa souveraineté : non plus seulement la capacité à « décider seul », mais la capacité à faire en sorte que cette décision puisse être discutée, comprise et assumée collectivement, malgré la cacophonie des réseaux. C’est à cette condition que la souveraineté stratégique et la souveraineté numérique cesseront d’être des slogans pour devenir, dans le temps long, des réalités politiques, sociales et cognitives.

 

La première partie paraitra dans le prochain numéro (N°281)

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[i] Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, « L’enseignement de la défense dans les programmes », ressources Eduscol ; Ministère des Armées / IHEDN, L’esprit de défense en questions, actes et dossiers pédagogiques, 2019-2024 (cycles jeunes et formations à la citoyenneté)

[ii] Ministère des Armées, Doctrine de lutte informatique d’influence (L2I), éléments publics de doctrine, Paris, 2021 ; Assemblée nationale, Rapport d’information n° 1661 sur la stratégie d’influence de la France et l’usage des opérations d’influence dans le champ numérique, Paris, 2025 ; dossiers de la Revue Défense nationale consacrés à la « lutte informationnelle » (2021-2024).

[iii] Commission européenne, European Democracy Action Plan, COM(2020) 790 final, Bruxelles, 2020 ; Gouvernement français, Plan national pour un numérique inclusif, dossier de presse, 2018 ; Vie-publique, « Souveraineté numérique de l’État : un enjeu stratégique », 2025.

[iv] Joseph S. Nye, Soft Power: The Means to Success in World Politics, New York, PublicAffairs, 2004 ; Manuel Castells, Communication Power, Oxford, Oxford University Press, 2009 ; David Colon, La guerre de l’information. Les États à la conquête de nos esprits, op. cit.

[v] Haut Conseil pour la transparence de la vie publique (HATVP), Renforcer la transparence et l’intégrité des activités d’influence étrangère en France, rapport, 2023 ; Sénat, Rapport d’information sur les ingérences étrangères et les mesures de protection de la démocratie, op. cit. ; Gouvernement français, « Renforcer la lutte contre les tentatives d’ingérence étrangère en ligne », communiqué, 2025.

[vi] Pour une réflexion plus générale sur les conditions de possibilité d’un débat démocratique dans un environnement informationnel saturé, voir les travaux consacrés à l’espace public numérique, à la polarisation et à la désinformation. Dominique Cardon, La démocratie Internet : promesses et limites, Paris, Seuil, 2010 ; Cass R. Sunstein, #Republic: Divided Democracy in the Age of Social Media, Princeton, Princeton University Press, 2017 ; Claire Wardle & Hossein Derakhshan, Information Disorder: Toward an Interdisciplinary Framework for Research and Policy Making, Strasbourg, Council of Europe, 2017.

[vii] Commission européenne, European Democracy Action Plan, op. cit. ; Règlement (UE) 2022/2065 (Digital Services Act), op. cit. ; Conseil de l’Union européenne, Conclusions sur la lutte contre les ingérences étrangères, y compris la désinformation, 2020-2024. Cette fragilité n’est pas seulement politique : elle correspond à une évolution plus générale de la conflictualité, où l’attaque des systèmes d’information peut produire des effets stratégiques sans destruction matérielle immédiate. Des analyses de la cyber‑guerre et de la « netwar » insistent sur le fait que frapper les fonctions informationnelles — circulation, intégrité, confiance, disponibilité — peut parfois se révéler plus efficace que viser des plateformes physiques, et que des armes peuvent viser des « électrons » plutôt que des fragments. Dans l’espace public, cette logique se traduit par des opérations qui n’occupent pas un territoire mais un champ de perception : elles rendent l’action publique illisible, déplacent l’arbitrage vers l’émotion et dégradent la capacité d’une société à décider dans la durée.


(*) Dr Tewfik Hamel, chercheur et enseignant, spécialiste des études stratégiques, de l’histoire militaire et de la géopolitique. Il est professeur de géopolitique régionale à l’Université Mahmoud El Materi, en Tunisie.Il est titulaire d’un doctorat en histoire de l’Université Paul-Valéry de Montpellier, d’un master en sciences politiques et sociales ainsi que du diplôme interdisciplinaire d’études européennes de l’Université de Strasbourg, et d’une maîtrise en science politique et relations internationales de l’Université d’Alger. Il est également chercheur associé au Conservatoire national des arts et métiers, en France, et à l’Institut d’études de géopolitique appliquée, en France. Il est aussi consultant auprès de Stractegia, en Espagne.

Source bandeau : IA / Laure Fanjeau

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