Médias français :
Influence des réseaux sociaux et de l’IA …
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Robert Ménard (*)
Journaliste et Maire de Béziers
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L’évolution des médias en France et l’influence des RS et de l’IA
sur le journalisme
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C’est peu de dire que le monde des médias a profondément changé en l’espace de quelques années. Un séisme de grande ampleur s’est produit au début des années 2000, et nous en ressentons encore les nombreuses répliques. Il s’agit bien sûr de l’arrivée d’Internet et, par la suite, des réseaux sociaux. La faille sismique, en s’ouvrant, a englouti tout un vieux monde de rigueur, de talents, de plumes acérées et sublimes mais aussi un monde compassé, rigide, qui ressassait sa vieille gloire en boucle. L’éloge de la lenteur a cédé la place aux punchlines écrites en un jet d’humeur.
D’emblée, soyons clairs : je ne tomberai pas dans le piège idiot du « c’était mieux avant ». Cela n’a pas beaucoup de sens et c’est parfaitement inutile. L’arrivée d’Internet n’ayant pas eu que du négatif, bien au contraire. Le monde journalistique, enfermé dans sa tour d’ivoire, a soudain été obligé d’en sortir, sous peine de se couper totalement de la nouvelle réalité. La sacralisation de l’édito, la bien-pensance érigée tel un dogme, l’opinion cadenassée par le camp du Bien, tout cela a été balayé comme le sac de Rome a dévasté la capitale de l’empire en l’an 410. Les statues sont tombées, les temples ont été profanés. Il n’y aura pas de retour en arrière.
Le métier a irrémédiablement changé, même si les fondamentaux – « sourcer », « recouper », « vérifier » – sont évidemment toujours de mise. Mais le rythme ne sera plus jamais le même. La temporalité ne sera plus jamais la même. Nous sommes entrés dans l’ère de l’immédiateté absolue. Les réseaux sociaux ont pulvérisé le rôle du journaliste. Un grave accident de la route survient, ou un fait de violence spectaculaire dans la rue : dans les minutes qui suivent, la Toile est inondée de photos prises par les gens sur place et par des milliers de commentaires. Un homme politique n’a plus besoin d’attendre un conseil des ministres ou une conférence de presse pour balancer une mesure phare ou un propos disruptif. Il lui suffit de 30 secondes pour écrire et poster sur X ou Instagram. Trump a érigé ça en art. De toute façon, en 2026, chacun est journaliste en puissance. Chacun peut monter des images dans sa chambre, sur son téléphone.
Aujourd’hui, le monde médiatique est totalement éclaté, explosé. Il est bien loin le temps de l’information unique sur l’ORTF et même plus tard sur les chaînes mitterrandiennes. Fini le siècle des grands quotidiens papier que l’honnête homme se devait de lire religieusement chaque matin. Hegel a foutu le camp.
Les jeunes ne s’informent absolument plus par les canaux historiques que sont la presse écrite ou le journal télé. Ce sont les millions de vidéos YouTube, tiktok ou Insta qui donnent désormais le La ; ce sont les algorithmes qui hiérarchisent l’information, qui enferment des catégories de la population dans leur espace-temps figé, dans leur boucle. C’est là le danger principal. Il y a de moins en moins d’information centrale, indiscutée, de référence. Toutes les chapelles, toutes les coteries, toutes les sectes diffusent leurs propres récits. Tout est devenu relatif. Plusieurs univers parallèles se juxtaposent.
Je le redis : tout le monde ou presque est devenu plus ou moins journaliste. Le métier a été avalé par la foule, emporté par le peuple, pour le meilleur et pour le pire. Conséquence : les médias d’aujourd’hui sont des micro-médias, calibrés pour satisfaire dans l’immédiat nos envies. Certaines radios, par exemple, ont basculé dans une sorte de show extrême, comme Radio Nova, autrefois libertaire aujourd’hui tristement communautaire et complotiste. Dans l’autre partie du spectre, vous avez par exemple Frontières, qui est presque à 100 % en boucle sur l’immigration. Le média de niche fait florès. Il répond à une demande du public, lassé sans doute par les discours trop calibrés, pour ne pas dire conformistes, de TF1 ou de France télévisions.
Pour citer une anecdote à propos de ces derniers, j’ai encore eu récemment affaire avec une équipe de journalistes de la station régionale de France 3 à Béziers. La journaliste me posait des questions tellement prévisibles que c’en était caricatural. Elle était confite d’arrogance, de jugement moral. J’ai eu la même chose avec la presse régionale, la fameuse PQR. Ce sont souvent des petits clones qui rêvent d’écrire à Libé mais qui n’en ont pas le début du talent ! Ils voient leurs ventes s’effondrer mais ils n’imaginent pas changer d’un iota et méprisent les classes populaires, avec une condescendance qui suinte de chaque article sur l’insécurité ou les vagues migratoires… Je pense qu’ils ne se rendent plus compte de l’écart abyssal avec la nouvelle pratique de l’info. Une partie des médias n’ont pas fait leur aggiornamento et continuent à travailler comme si nous étions au beau milieu des années 80.
Voilà pour le constat. Un paysage chaotique a succédé à l’ordre médiatique ancien. Mais de ce chaos, émerge une grande liberté. La liberté d’expression n’a jamais été aussi grande qu’à notre époque. Prenons l’exemple de Cnews. Cette chaîne d’info est devenue le repaire de la Droite hors-les-murs, celle qui était jadis interdite d’antenne. Je pense que c’est une bonne chose. Je suis loin de partager les idées de tous les intervenants de la chaîne, ou encore le biais pro-russe assez grossier de certains, mais je fais avec : cette chaîne a été une bouffée d’oxygène dans le paysage audiovisuel. Tout simplement parce que ses journalistes ont enfin parlé de ce que les gens voyaient autour d’eux au quotidien.
Vous me direz, après tout cela, quel avenir pour les médias ? Jusqu’où ira la toute-puissance des réseaux sociaux ? Le métier de journaliste est-il en danger de mort ? Il va surtout, il est surtout, en train de se réinventer. Le journaliste d’aujourd’hui travaille sur des formats plus courts, explore de nouvelles manières d’accompagner les faits, notamment via le fast-checking, ce que je trouve pertinent et utile aux citoyens d’un pays démocratique.
Mais un nouveau choc a lieu en ce moment-même. C’est l’arrivée massive, invasive de l’intelligence artificielle (IA). Cela rabat encore les cartes !
Mille fois plus plus radicale que l’arrivée d’Internet, l’IA menace d’anéantir le cœur du métier, à savoir la réflexion intellectuelle autonome et l’écriture. Dans une PQR où le style était déjà abandonné (il y a longtemps qu’un Alexandre Vialatte qui signait des chefs-d’œuvre dans La Montagne nous a quittés), l’utilisation de l’IA va sans doute décimer les rangs déjà amaigris de la troupe journalistique. Comme la généralisation des smartphones a presque éteint les photographes de presse.
L’IA est d’ores et déjà capable de rédiger de longs articles sourcés sur la plupart des sujets. Les progrès sont tellement impressionnants qu’il y a comme une sensation de vertige. Une partie des musiques en streaming est l’œuvre d’artistes « synthétiques » (des productions de l’IA) et les romans entièrement écrits par l’IA trouvent largement leur lectorat, dupe ou non.
Pour l’anecdote encore, j’ai récemment appris que des collectivités faisaient rédiger entièrement leurs journaux municipaux par l’intelligence artificielle ! J’étais estomaqué. Visiblement, les habitants ne l’ont même pas remarqué. Je crois que cela résume la situation. Sans même nous en apercevoir, le sol s’est dérobé sous nos pieds.
Un journalisme plus vertueux, un journalisme plus éthique, peut sortir de ce nouveau monde en construction. Les médias du futur devront sans doute ériger leur humanité et leur connexion avec le réel en vertu cardinale. Car en face, l’océan de fake news n’est pas près de se tarir. Les ingérences étrangères, les puissances hostiles, qui usent de l’info artificielle comme une arme de destruction massive, sont aux aguets. Et si les journalistes sortaient enfin des tranchées, plumes aiguisées au canon ? Et si raconter le monde tel qu’il est vraiment était la nouvelle résistance ?
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Robert Ménard, né en Algérie, quitte Oran en 1962 avec sa famille, lors du rapatriement des Pieds-Noirs après l’indépendance. Sa famille s’installe alors dans l’Aveyron. Il entreprend des études de philosophie et de lettres à Montpellier, se passionne pour l’écriture et s’oriente vers le journalisme. En 1985, il fonde avec des confrères l’organisation Reporters sans frontières (RSF). Une ONG destinée à défendre la liberté de la presse à travers le monde. Sous sa direction, RSF devient rapidement l’une des ONG les plus influentes du secteur. L’association se fait notamment connaître par ses campagnes médiatiques spectaculaires. Mais également par la publication du classement mondial de la liberté de la presse ainsi que ses prises de position contre les régimes autoritaires et la censure. Robert Ménard dirige RSF jusqu’en 2008, acquérant une notoriété internationale et participant à de nombreux forums consacrés aux droits humains. À son départ de RSF, il poursuit une carrière. Il est très présent dans les médias BFM TV, C News, LCI… en raison de sa liberté de parole et son indépendance politique, il intervient régulièrement sur des thèmes sensibles tels que l’immigration, l’intégration, la laïcité et la sécurité. Lui-même s’autodéfinit comme un électron libre qui n’a jamais la langue dans sa poche |
Source bandeau : IA / Laure Fanjeau
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