La France réelle …
hors de l’Elysée et de Paris
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Pascal Le Pautremat (*)
Rédacteur en chef d’Espritsurcouf
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Lorsque l’on ne veut pas porter le regard sur le plan intérieur, on se focalise sur les dossiers internationaux de premier plan, en tournant en boucle les problèmes et en mettant en avant les postures des uns et des autres : dossier russo-ukrainien, crise persique, question israélo-palestinienne… Médias et opinions sont cristallisés sur ces sujets qui sont, certes, préoccupants mais loin d’être les seuls, hélas, à pouvoir être catalogués comme tels.
En l’occurrence, la réalité socio-économique de la France, comme celle de nombreux pays européens, fait partie de ces questions majeures sans qu’il n’en soit fait état en profondeur. Les médias, là encore, préfèrent détourner l’attention sur la litanie – quasi quotidienne – de faits divers sordides ou atroces.
Le développement des territoires est pourtant d’une importance stratégique de premier ordre. Il dépend de l’alchimie – réelle ou espérée – entre citoyens, élu(e)s politiques et concrétisations économiques constructives au profit des populations, et des actifs en particulier. Sans ce triptyque, et sous le seul jeu des logiques ultralibérales, c’est une lente décrépitude qui s’observe, à plus d’un titre, dans les régions françaises, mais aussi diverses régions de nos voisins européens…Des régions qui ont en spécificité commune, l’éloignement des métropoles régionales ou nationales.
En France, on le sait, la macrocéphalie parisienne, pléonasme bien connu depuis des siècles, ne s’est finalement guère atténuée au fil des dernières décennies, contrairement aux annonces, maintes fois réitérées, en faveur d’une véritable décentralisation. Médias, pouvoirs politiques, sièges sociaux des entreprises majeures : tout y est concentré ou presque. Or, Paris n’est pas la France.
Pour autant, preuve que la conjoncture économique est d’une gravité inédite, la capitale voit elle aussi son centre économiquement ébranlé, avec une baisse de la consommation de la part des touristes (alors que leur nombre augmente – 37,3 millions de touristes en 2025) comme des résidents, en raison de la diminution généralisée du pouvoir d’achat. Le commerce s’y étiole, les grandes enseignes ou magasins connus depuis des générations disparaissent ou perdent de leur intensité. La vie de certains grands boulevards s’en trouve totalement altérée, à l’exception des Champs-Elysées et de l’avenue Montaigne, artères dédiées au luxe qui trouvent toujours leur clientèle (de plus en plus moyen-orientale).
Certes, la densité commerciale demeure particulièrement forte à Paris, selon les chiffres communiqués par l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR), en vertu de ses études réalisées tous les trois ans. Ainsi, en 2023, on comptait 28 commerces pour 1 000 habitants à Paris (soit 60 0800 commerces au total) contre 19,5 pour Nice, capitale régionale la mieux lotie après Paris, sur le territoire national. Mais le commerce de gros, à Paris, a baissé de 77% entre 2003 et 2023, les enseignes de la grande distribution stagnent voire baissent légèrement tandis que la restauration rapide progresse sensiblement depuis 2020 (plus de 12%).
Dans les villes moyennes, et même les plus petites, le commerce en ligne ou l’attraction d’une partie de la population pour un commerce de mauvaise qualité, pourtant proportionnellement très onéreux, tue boutiques et magasins, Ainsi, à Bourges, le nombre de commerces de vêtements a été divisé par 2 entre 2013 et 2026. Tout s’est dégradé de manière accentuée depuis la pandémie de Covid-19 et le processus d’inflation qui se poursuit de crise internationale en crise internationale.
En somme, la désindustrialisation, progressivement engagée à partir des années 1970 et qui se poursuit encore mais à un rythme moindre, est désormais suivie par la décommercialisation croissante des centres villes, face à la concurrence de la vente par internet et en raison des nouveaux modes de consommations. D’après l’Institut français de la mode (IFM), près de 29% des ventes d’habillement en France se font via Internet.
Le phénomène de chute du commerce diversifié dans les centres villes a ainsi doublé entre 2005 et 2024. Entre 2004 et 2024, selon l’Observatoire du Commerce, Codata, les centres-villes ont vu leur le taux de vacance moyen des magasins passé de 5,94 % à 10,85 %. En 2025, le taux de locaux commerciaux vides oscille entre 8% et 14% en moyenne, selon les villes. Et lorsqu’ils sont occupés, le turn over est assez élevé puisque les petites boutiques ne survivent plus en moyenne au-delà de 3,5 ans, alors qu’en 2008 la durée de vie moyenne d’un commerce en centre-ville pouvait atteindre les 4 à 5 ans, contre plus de 6 ans en 2000 ; autant de moyennes de longévité, d’ailleurs, bien faibles.
La hausse régulière des loyers ne fait qu’aggraver le phénomène, au point que l’on procède désormais au référencement de friches dites commerciales au niveau des pouvoirs publics qui, selon diverses sources, se mettraient en ordre de bataille pour tenter d’inverser la tendance. Mais si cela doit aboutir positivement, il faut s’inscrire, au mieux sur du moyen terme…
Le pouvoir exécutif devrait s’obstiner à assurer une prospérité nationale en garantissant le maintien voire la réactivation de secteurs d’activités diversifiés, en prenant du champ par rapport aux délocalisations qui auront été particulièrement dévastatrices pour l’emploi depuis les années 1970, sur le front de la mondialisation et la volonté obsessionnelle, pour nombre d’entreprises, de réduire toujours davantage la masse salariale. Mais ne nous y trompons pas, si on entend toujours plus de discours en faveur de la relocalisation, c’est un jeu de dupes si l’intelligence artificielle vient se substituer au salariat qui doit pourtant être favorisé.
En tout cas, la réalité n’échappe pas à divers économistes et chercheurs comme Florian Bonnet, démographe à l’Institut national d’études démographiques, Hippolyte d’Albis, professeur à l’Essec Business School, Aurélie Sotura, économiste au Laboratoire aménagement économie transports, LAET, qui, dans une Tribune publiée le 13 avril 2026, dans Le Monde, soulignaient « la disparition silencieuse de la promesse d’offrir à tous les territoires la possibilité de participer à la prospérité nationale » en insistant sur la France fracturée par une concentration des réussites économiques en phase d’accentuation depuis une vingtaine d’années, entrainant une transformation du paysage social de notre territoire avec une détérioration du patrimoine urbain dans les régions meurtries par le repli voire la disparition de pans entiers d’activités qui en avaient assuré la richesse et le rayonnement durant des décennies voire un siècle. La désindustrialisation en est la cause première. À l’inverse, la finance, le conseil, les technologies numériques sont devenues les seuls vecteurs de richesse en se concentrant dans les grandes métropoles… Et les chercheurs d’insister, eux aussi, sur l’urgence de lancer une véritable décentralisation des opportunités pour que les territoires soient associés aux « secteurs les plus dynamiques de l’économie contemporaine » ; entre réindustrialisation et infrastructures crédibles et porteuses.
Dans ce 281ème numéro bimensuel d’Espritsurcouf, vous l’aurez compris, nous donnons une place conséquence à la question des territoires, dont l’importance stratégique est considérable puisqu’en corrélation avec les espaces ruraux qui les entourent et dont il faut aussi assurer la pérennisation constructive.
En appui de notre propos, nous mettons à votre disposition deux émissions vidéos via deux liens. La première fut diffusée initialement sur la chaîne LCP Assemblée nationale. Elle met en avant la ville, synonyme de mobilités, de libertés mais aussi de fractures. Pour y accéder, cliquez ICI
La seconde, interpelle sur le devenir des grandes villes. Sont-elles appelées à disparaître ? Guillaume Faburel, professeur à l’Université Lyon 2, et enseignant dans les Instituts d’Etudes Politiques de Lyon et de Rennes, chercheur en politiques d’aménagement et sur leurs effets sociaux, spatiaux et écologiques répond à diverses questions à ce sujet. Pour y accéder, cliquez ICI
En prolongement de notre thème d’étude majeur, Fabien Verdier met en exergue ce qui pourrait être apporté par l’Union européenne aux villes moyennes qui méritent d’être particulièrement soutenues et redynamisées : « Les villes intermédiaires, angle mort de la cohésion européenne » (cf Article de la Fondation Robert Schuman) (Rubrique GEOECONOMIE).
La crise dans le Golfe arabo-persique continue, par ailleurs, de faire réagir. Christian Fremaux insiste ici sur la dimension navale de ce conflit avec l’Iran, à l’intensité des plus imprévisibles : « Bataille navale à la royale ou de flibustiers » (Rubrique HUMEURS).
Dans un contexte où les atteintes à la souveraineté sont récurrentes, Tewfik Hamel, interpelle sur la position de la France quant à la nécessité de maîtriser avec excellence le domaine du numérique : « Souveraineté stratégique et numérique : un défi pour la France » (1ère partie) (Rubrique DEFENSE).
Laure Fanjeau, pour sa part, met en avant le Prix Armées-Jeunesse (PAJ) qui est organisé chaque, et cela depuis 2003, par la Commission Armées-Jeunesse (CAJ). Ce prix vient récompenser une action entreprise par un organisme qui relève du ministère des Armées ou du ministère de l’Intérieur (Gendarmerie nationale) en corrélation avec un organisme civil qui peut être un établissement scolaire, une association ou une collectivité territoriale. (Rubrique ÉCRAN RADAR).
Pour son nouveau SEMAPHORE, André Dulou offre un focus intitulé «Technologies stratégiques, stratégies technologiques ». OTAN, Israël, Loi de programmation militaire sont également des thèmes qui y sont référencés.
Enfin, pour notre rubrique LIVRES, nous vous invitons à découvrir le bilan des travaux de recherche et d’études de terrain de spécialistes Sacha Czertok, titulaire de masters en management et en science politique, qui travaille sur les politiques territoriales, et Philippe Estèbe, Docteur en sciences politiques et en géographie qui mettent en exergue les relations fluctuantes autant que multiples qui existent entre les régions et les métropoles. Cf Sacha Czertok, Philippe Estèbe, Régions et métropoles. Rivalités et dépendances. Paris, éd. Autrement, Collection « Cahiers Popsu », 2026, 96 pages. (Rubrique LIVRES).
Bonne lecture !
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(*) Pascal Le Pautremat, Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales, est maître de conférences à l’UCO (Campus de Nantes), Directeur du Département de Science Politique. Il a enseigné à l’École Spéciale militaire de Saint-Cyr et au collège interarmées de Défense. Auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense nationale), ancien membre du comité de rédaction de la revue Défense, il est le Rédacteur en chef d’Espritsurcouf. Son dernier ouvrage : Géopolitique de l’eau – L’“Or bleu” et ses enjeux, entre prospectives, crises et tensions... Éditions L’Esprit du Temps, Paris, (juin) 2020, 224 pages.présenté dans la rubrique Livre d’Espritsurcouf Ouvrage collectif auquel vient de participer : Lucas Verhelst (dir.), Manuel d’un monde en transition(s). 101 obstacles au changement. 101 pistes d’action. La Tour-d’Aigues, éditions de l’Aube, Collection « La Terre En Vie », 2025, 352 pages. ISBN : 978-2-8159-5847-9 |
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