Moyen-Orient
Le verbiage en faveur de l’immobilisme ?
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Pascal Le Pautremat (*)
Rédacteur en chef d’Espritsurcouf
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Cela fait près de deux mois et demi que les opérations américano-israéliennes ont été lancées – le 28 février 2026 – contre le régime islamique d’Iran, sans que l’on puisse se fier, aujourd’hui, à un bilan crédible.
La guerre de la communication bat en effet son plein, relayée en France notamment par divers médias qui conspuent l’intervention contre le régime iranien, tyrannique, en faisant état de plus de 50 000 immeubles détruits et plus de 5 000 tués ; chiffres que les mouvements de la communauté iranienne en exil, estiment excessivement élevés.
Quoiqu’il en soit, selon les Etats-Unis, ce sont près de 13 000 objectifs qui ont été traités par moyens missiliers. Depuis Washington, le président des Etats-Unis, Donald Trump, use et abuse des déclarations soit par voie de conférence de presse, soit par le biais de réseaux sociaux, pour créer un halo de brouillard, autour de ses réelles intentions comme autour des négociations qui, au gré des épisodes, témoignent d’une inutilité doublée d’inefficacité, sans que l’on ait, d’ailleurs des informations précises sur leur teneur réelle. On sait seulement que Téhéran réclame la levée du blocus qui étreint ses ports, , le dégel de ses avoirs financiers à l’étranger et un arrêt des opérations militaires à l’égard de l’Iran et de ses proxies, notamment au Liban.
Parallèlement, le régime iranien continue de réprimer et d’exécuter quotidiennement des opposants au régime, des résistants kurdes, baloutches notamment, menace du pire les pays du Golfe, les Etats-Unis et, désormais, la France et la Grande-Bretagne, alors qu’il n’a absolument plus de véritables moyens conventionnels d’ampleur, et doit se réduire à pratiquer, en somme, une guérilla d’Etat, en s’appuyant sur les derniers restes de sa flottille d’embarcations rapides, sur ses missiles – l’état de son stock est sujet à polémique actuellement aux Etats-Unis – et surtout ses drones, en visant divers territoires de la Région, des sites connus pour être des points de positionnements de forces occidentales, et notamment américaines. Enfin, le régime fait valoir le potentiel recours à ses réseaux dormants déployés à l’international et prêts, sur ordre, à diligenter des attentats en requérant les services de proxies dans les pays visés…
Stratégiquement, les tirs de riposte iraniens sont sans incidence profonde. Mais psychologiquement, ils créent un désarroi dans un monde englué dans le consumérisme, l’image de marque et d’attractivité pour des tourismes et milieux d’affaires. Il suffit de voir quelles ont été les conséquences des frappes missilières, à Dubaï, pour constater combien les esprits préfèrent le statu quo que le renoncement à une aisance matérielle et mercantile.
Pour les uns, donc, cette guerre n’a pas de but clair, ne respecte pas le droit international et doit être cessée au plus vite en vertu d’un accord de paix. Pour les autres, au contraire, il faut maintenir la pression sur un régime honni du peuple iranien, qui continue de tuer, chaque jour, prisonniers et opposants politiques.
En France, en marge de la ribambelle de généraux de deuxième section qui se succèdent sur les plateaux de télévision pour palabrer et dénigrer jusqu’à la lie la stratégie américano-israélienne, et des discours catastrophistes qui se succèdent, l’Elysée, tout comme le 10 Domning Street, ont finalement opté pour un renforcement progressif du dispositif aéro-naval à proximité du Détroit d’Ormuz. Tout laisse à penser qu’une dynamique internationale se dessine plus ouvertement, pour reprendre l’ascendant sectoriel et, à terme, sécuriser le Détroit d’Ormuz…Car, s’il n’est pas bloqué stricto sensu, il reste exposé à des opérations de rétorsion iranienne, sporadiques, à l’encontre des navires qui tentent de passer. Dans les faits, c’est surtout la voie de navigation à destination du Koweït, qui est la plus délicate dans la mesure où le couloir est parallèle aux côtes iraniennes et que les Iraniens estiment avoir une certaine souveraineté sur toute la zone de navigation. Or, celle-ci relève, en réalité, des eaux internationales.
Des navires parviennent à franchir le Détroit sans encombre, en coupant leur émetteur récepteur AIS (Automatic Identification System), qui donne la position du bâtiment, ou en évoluant sous escorte des navires de guerre américains. Si quelques bâtiments l’ont donc franchi, ils sont encore près de 800 à préférer attendre, pour les raisons évoquées dans nos Billets précédents, à savoir la pression des armateurs et des assureurs.
Bien évidemment, le dossier iranien n’en demeure pas moins un sujet extrêmement délicat et diplomatiquement des plus tendus. On peut douter qu’il puisse se règler en quelques semaines ou mois, même si le régime est, économiquement et surtout financièrement, au bord du gouffre…
On peut toutefois être surpris par la lenteur avec laquelle un dispositif militaire conséquent se met en place pour assurer le passage du Détroit sans encombre, tant les moyens américains sont largement en mesure de le faire, guerre électronique et renseignement satellitaire à l’appui. À moins que faire perdurer l’incertitude est jugée profitables pour les marchés boursiers et les grandes multinationales dont les profits, depuis le début de la crise, ne cessent de s’accroitre de manière éhontée.
Les indices S&P 500 et Nasdaq aux Etats-Unis, Nikkei au Japon, représentant les multinationales les plus puissantes au monde battent des records absolus, et cela depuis le début de l’année 2026, alors que les aléas géopolitiques et situation conflictuelles intercontinentales témoignent de fortes incertitudes quant à leur évolution : guerre russo-ukrainienne, guerre contre l’Iran…Et si l’on se penche sur les cas des multinationales pétrolières, les résultats sont d’autant plus flagrants : 5,8 milliards de dollars de bénéfices nets pour TotalEnergies, soit plus de 50% par rapport à la même période en 2025.
Les redistributions de dividendes pour les actionnaires vont de pair avec ces résultats, en violent contraste avec la situation économique des populations. Ainsi, les dividendes connaissent des volumes qui ont augmenté en moyenne de près de 10% entre 2024 et 2025 et s’affichent sur la même tendance pour 2026.
Les profiteurs de la nouvelle crise au Moyen-Orient tirent, encore une fois, leur épingle du jeu, jusqu’à un degré d’indécence des plus choquants.
Dans ce 280ème numéro bimensuel d’Espritsurcouf, le Moyen-Orient demeure logiquement au cœur de ce numéro à travers ses crises et conflits.
Aussi, nous vous invitons à consulter deux documents vidéos. Le premier, émanant de la chaîne de vulgarisation des questions géopolitiques, Intellego, porte sur les conflits du Moyen-Orient qui ont marqué un siècle d’histoire contemporaine de la Région : « Les guerres au Moyen-Orient – Un siècle de conflits résumé ». Le second se penche sur les guerres de l’information : « comprendre les influences et perceptions des conflits par le Moyen Orient » .
Dans le contexte international qui est le nôtre, Massimo Nava, établit une prospective interrogative sur les effets et conséquences de la politique de Donald Trump, en clin d’œil aux paradoxes de l’histoire. De même, il dresse un état des lieux des guerres qui, le plus souvent, souffrent de résultats loin d’être convaincants par rapport à leur motivation initiale : « Entre la méthode Trump et les ‘brouillards de la guerre » (Rubrique HUMEURS).
Renaud Girard, pour sa part, dresse un état des lieux de la situation de cette nouvelle guerre du Golfe, à la croisée des chemins, au regard des constats tirés des guerres précédentes et des questionnements quant à son évolution prochaine : « L’histoire vacille entre paix et catastrophe au Moyen-Orient » (Rubrique GÉOPOLITIQUE).
Moussa Bobbo, pour l’Afrique sahélienne, nous livre le deuxième volet de son étude consacrée au jeu de Boko Hamra pour utiliser à ses fins, les femmes dans sa stratégie djihadiste : « Boko Haram et la féminisation de la terreur dans le bassin du lac » (2ère partie) (Rubrique SÉCURITÉ).
Laure Fanjeau, dans sa rubrique (Rubrique ÉCRAN RADAR) se penche sur la prise en charge et le traitement des maladies infectieuses par le service de Santé des Armées, tandis qu’André Dulou, dans sa REVUE D’ACTUALITE, insiste sur l’obligation d’« actualiser la programmation militaire », alors que la combinaison acteurs humains, nouvelles technologies, intelligence artificielle-robotisation ne cesse de s’étendre.
Pour la rubrique LIVRES, logiquement, nous vous proposons le travail d’analyse de deux universitaires, Tavakkoli Amirpasha, docteur en sciences politiques, et Stéphanie Roza, chargée de recherches en philosophie politique (CNRS/Sorbonne université), qui reviennent sur un siècle d’histoire politique de l’Iran. Au début du XXième siècle, les mutations constitutionnelles du pays et la politique de modernité l’ont façonné et contribué à dessiner les contours socio-éducatifs d’un peuple dont la civilisation perse témoigne de plusieurs millénaires de rayonnement. Mais cela n’a pas empêché, en 1979, l’affirmation d’une théocratie rapidement devenu autoritaire et confiscatoire. Cf Tavakkoli Amirpasha, Stéphanie Roza, Lumières et anti-Lumières en Iran. Un siècle de luttes politiques. Paris, éditions PUF, collection « Questions républicaines », 2026, 304 pages. (Rubrique LIVRES).
Bonne lecture !
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(*) Pascal Le Pautremat, Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales, est maître de conférences à l’UCO (Campus de Nantes), Directeur du Département de Science Politique. Il a enseigné à l’École Spéciale militaire de Saint-Cyr et au collège interarmées de Défense. Auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense nationale), ancien membre du comité de rédaction de la revue Défense, il est le Rédacteur en chef d’Espritsurcouf. Son dernier ouvrage : Géopolitique de l’eau – L’“Or bleu” et ses enjeux, entre prospectives, crises et tensions... Éditions L’Esprit du Temps, Paris, (juin) 2020, 224 pages.présenté dans la rubrique Livre d’Espritsurcouf Ouvrage collectif auquel vient de participer : Lucas Verhelst (dir.), Manuel d’un monde en transition(s). 101 obstacles au changement. 101 pistes d’action. La Tour-d’Aigues, éditions de l’Aube, Collection « La Terre En Vie », 2025, 352 pages. ISBN : 978-2-8159-5847-9 |
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