Devoir de mémoire
.
.
Laure Fanjeau (*)
Responsable recherche / développement et communication digitale d’Espritsurcouf
.
FOCUS
Quand les derniers témoins s’effaceront, qui portera la mémoire ?
.
Ils sont chaque année moins nombreux à se retrouver devant les monuments aux morts. Les anciens combattants disparaissent, les témoins directs des conflits se font rares et, avec eux, s’éloigne une mémoire incarnée, transmise de génération en génération. Pourtant, les cérémonies d’hommage ne sont pas de simples rendez-vous du calendrier républicain. Ces dernières interrogent notre rapport à l’Histoire, à ceux qui nous ont précédés et à ce que nous voulons transmettre.
Alors que les rangs des anciens combattants s’amenuisent, l’auteur s’intéresse à l’avenir de la mémoire combattante et pousse lecteur à se poser les questions suivantes : Qui la fera vivre demain ? Sous quelles formes ? Quel sens pour les nouvelles générations ?
.
.Il existe des mots que l’on prononce facilement comme engagement, sacrifice, défense, courage, patrie. Mais derrière ces mots, il y a des femmes et des hommes, des visages, des familles, des destins interrompus ou bouleversés.
La France possède une longue histoire militaire. De la Première Guerre mondiale aux conflits contemporains, des soldats français ont combattu, servi, souffert et parfois donné leur vie dans l’accomplissement de leur mission. Leur mémoire ne devrait pas appartenir uniquement aux cérémonies officielles ou aux monuments aux morts. Elle constitue une part de notre histoire nationale.
Cette question prend aujourd’hui une dimension particulière. En 2026, la France encourage de nouveau les jeunes générations à découvrir l’engagement militaire. Un nouveau service national volontaire de dix mois est proposé aux Françaises et aux Français de 18 à 25 ans. Le dispositif a commencé à accueillir ses premiers volontaires à partir de septembre 2026.
Dès lors, une question mérite d’être posée … si la Nation demande à sa jeunesse de se préparer à servir et, éventuellement, à défendre la France en cas de conflit, est-elle suffisamment consciente de ce que signifie réellement cet engagement ?
Se souvenir n’est pas regarder le passé
.
Le devoir de mémoire n’est pas une simple répétition de dates ou de cérémonies.
Se souvenir d’un militaire mort pour la France, c’est d’abord reconnaître qu’il n’était pas seulement un nom gravé dans la pierre. C’était une personne qui avait une famille, des proches, des projets, des peurs et des espoirs.
La mention « Mort pour la France », créée en 1915, constitue précisément une reconnaissance officielle de la Nation envers les victimes de guerre. Cette reconnaissance concerne également des militaires morts dans des opérations extérieures lorsque les conditions légales sont réunies. Derrière chaque nom inscrit sur un monument, derrière chaque tombe militaire, il y a donc une histoire humaine. C’est cette dimension que nous devons transmettre aux générations futures.
Honorer ceux qui sont tombés … mais aussi ceux qui sont revenus
.
Le devoir de mémoire ne doit pas seulement concerner les morts.
Il doit également s’adresser aux anciens combattants, aux militaires blessés, aux familles et à tous ceux dont la vie a été profondément marquée par la guerre ou les opérations militaires car revenir d’une guerre ne signifie pas nécessairement revenir indemne.
Certains militaires portent des blessures visibles. D’autres portent des blessures que l’on ne voit pas. Certains ont perdu des camarades. Certains ont vécu des situations dont ils parlent peu. La Nation ne peut pas demander à ses soldats de servir lorsque la situation l’exige et puis oublier leur existence une fois leur mission terminée.
La reconnaissance doit être durable et doit se manifester dans les cérémonies, dans l’entretien des sépultures, dans l’accompagnement des anciens combattants et des familles … mais aussi dans l’enseignement et la transmission de l’histoire.
Que signifie demander à la jeunesse de s’engager ?
.
La question devient encore plus importante aujourd’hui.
Le nouveau service national français est présenté comme un engagement volontaire, militaire et sélectif de dix mois pour les 18-25 ans. Les volontaires doivent recevoir une formation militaire initiale puis rejoindre des unités et exercer des missions considérées comme utiles à la défense nationale. Cette évolution ne concerne donc pas seulement les armées mais toute la société.
En effet, lorsqu’une société demande à sa jeunesse de comprendre les enjeux de défense, de développer l’esprit de défense et, pour ceux qui le choisissent, de servir sous l’uniforme, elle doit également lui transmettre l’histoire de ceux qui ont porté cet uniforme avant elle.
On ne peut pas demander à une génération de défendre un pays dont elle ne connaît ni l’histoire, ni les sacrifices qui ont marqué son existence.
L’engagement doit être accompagné d’une compréhension :
- Comprendre ce qu’ont vécu les soldats de 1914-1918 ;
- Comprendre les sacrifices de la Seconde Guerre mondiale ;
- Connaître les guerres d’Indochine et d’Algérie, les engagements au Liban, dans les Balkans, en Afghanistan, au Sahel et dans les nombreuses opérations extérieures conduites par la France ;
- Connaître également les militaires morts dans des circonstances plus récentes.
Cette connaissance permet de sortir d’une vision abstraite de la guerre.
Une génération ne doit pas découvrir le sacrifice au moment où elle y est confrontée
:
Pour un jeune qui envisage aujourd’hui un engagement militaire, le mot « guerre » peut sembler lointain.
Les images de conflits arrivent sur les téléphones, les ordinateurs et les réseaux sociaux. On peut parfois avoir l’impression que la guerre appartient à un monde virtuel, fait d’images et de commentaires. Mais pour un militaire, la guerre n’est jamais virtuelle et peut signifier quitter sa famille, partir en opération, prendre des risques, voir mourir un camarade, êre blessé et … parfois ne jamais rentrer.
C’est pourquoi la mémoire possède aussi une fonction pédagogique qui permet de comprendre que l’uniforme n’est pas un costume et que l’engagement militaire n’est pas simplement un emploi parmi d’autres. Il comporte des responsabilités particulières.
Le monument aux morts ne doit pas devenir un décor
.
Dans de nombreuses communes françaises, les monuments aux morts font partie du paysage quotidien. On passe devant sans toujours regarder les noms. Pourtant, ces noms constituent une partie de notre histoire.
Les commémorations permettent justement de faire vivre cette mémoire collective. L’ONaCVG rappelle que les cérémonies commémoratives rendent hommage aux combattants et aux victimes des conflits et participent à la transmission de l’histoire et des valeurs républicaines. Mais la mémoire ne doit pas être uniquement cérémonielle. Elle pourrait être davantage vécue par les jeunes comme des rencontres avec des anciens combattants et des militaires, visites de nécropoles, travail sur les archives familiales, découverte des parcours individuels des soldats, participation aux cérémonies, projets scolaires autour des monuments aux morts.
Un nom gravé dans la pierre prend une autre dimension lorsqu’un jeune connaît l’histoire de celui qui le porte.
La mémoire doit relier les générations
.
Il existe une responsabilité particulière envers les générations futures.
Les anciens combattants disparaissent progressivement. Les témoins directs des grands conflits du XXe siècle sont de moins en moins nombreux. Il faut donc recueillir leurs témoignages, conserver leurs photographies, leurs lettres, leurs carnets, leurs décorations et leurs récits … mais surtout transmettre leur parole.
La mémoire ne doit pas devenir une collection de souvenirs figés mais créer un dialogue entre ceux qui ont connu la guerre, ceux qui servent aujourd’hui et ceux qui pourraient être appelés demain à défendre la Nation.
C’est également le sens des politiques publiques qui cherchent à rapprocher jeunesse, mémoire et défense. Le ministère des Armées présente notamment la mémoire et l’engagement comme des moyens de renforcer le lien entre la Nation et ses armées.
Défendre la France : une responsabilité qui appartient à toute la Nation
.
La défense de la France ne repose évidemment pas uniquement sur les militaires.
Elle concerne l’ensemble de la société. Les militaires constituent une force organisée, entraînée et soumise à des obligations particulières. Mais leur action s’inscrit dans un cadre politique et démocratique fixé par les institutions de la République.
Dans un contexte international plus instable, les autorités françaises insistent aujourd’hui sur la nécessité de renforcer la résilience de la Nation et le lien entre l’armée et la population. Cela suppose aussi que les citoyens comprennent ce que l’on demande aux forces armées. Il serait paradoxal d’exiger du soldat qu’il accepte les contraintes, les risques et parfois le sacrifice, tout en demandant à la société de ne pas trop s’interroger sur ce que cela représente.
Le respect du militaire commence par la connaissance de sa mission.
Une « dette morale » … mais pas un « culte de la guerre »
.
Le devoir de mémoire ne signifie pas glorifier la guerre.
Se souvenir des soldats morts ne signifie pas souhaiter de nouveaux conflits mais …
- Connaître le prix humain des guerres peut contribuer à mesurer leur gravité ;
- Honorer ceux qui sont tombés ne consiste pas à célébrer la mort. C’est reconnaître le sacrifice qui a été consenti, rendre justice aux familles et transmettre aux générations suivantes la connaissance d’une histoire parfois douloureuse ;
- La mémoire doit donc être à la fois respectueuse et lucide ;
La « dette morale » doit parler ..
- Du courage … mais aussi de la souffrance ;
- De la fraternité d’armes … mais aussi des conséquences humaines des conflits ;
- De l’engagement … mais aussi du prix que celui-ci peut avoir.
À la jeunesse, il faut transmettre une histoire avant de lui demander un engagement
.
Si la France souhaite aujourd’hui encourager sa jeunesse à s’engager, elle doit lui donner autre chose qu’un uniforme, une formation et une mission.
Elle doit lui transmettre une histoire …
- Avant de demander à un jeune Français de servir la République, il faut lui permettre de comprendre ceux qui l’ont servie avant lui ;
- Avant de lui parler du sacrifice, il faut lui montrer les noms de ceux qui ont payé ce prix ;
- Avant de lui demander éventuellement de défendre le pays, il faut lui expliquer ce que signifie réellement « défendre la France » ;
- … Et avant de demander à une nouvelle génération de porter le flambeau, il faut lui apprendre qui l’a porté avant elle.
Le devoir de mémoire est aussi un devoir envers l’avenir
.
La mémoire militaire n’est pas tournée uniquement vers hier mais concerne aussi demain en rappelant aux jeunes générations que les droits, la liberté, la souveraineté et la paix ne sont pas des concepts abstraits. Ils s’inscrivent dans une histoire faite de décisions, de combats, de souffrances, de sacrifices et parfois d’erreurs.
La France peut demander à sa jeunesse de s’engager mais elle doit simultanément lui donner les moyens de comprendre cet engagement.
« Honorer les militaires d’hier, respecter ceux d’aujourd’hui et préparer ceux de demain ». Telle devrait être l’une des expressions les plus concrètes du devoir de mémoire, car une Nation qui oublie ceux qui l’ont servie risque de transformer l’engagement en simple discours.
À l’inverse, une Nation qui se souvient peut transmettre quelque chose de beaucoup plus précieux. Cette chose n’est autre que la conscience que derrière le mot « soldat » se trouve toujours un être humain, et que derrière chaque génération appelée à défendre la France se trouve une responsabilité collective.
Nous pourrions conclure ce focus sur le « devoir de mémoire » en nous rappelant que se souvenir n’est donc pas vivre dans le passé. C’est savoir ce que nous devons à ceux qui nous ont précédés … afin de mieux comprendre … ce que nous transmettrons à ceux qui viendront après nous.
![]() |
(*) Laure Fanjeau, Responsable recherche / développement et communication digitale est auditrice « Jeunes de l’IHEDN », de l’IHEMI (Veille/Analyse) et de l’IEGA (Géopolitique du Cyber et Guerre de l’information, guerre cognitive et ingérences). Officier de la réserve citoyenne de l’armée de l’Air et de l’Espace et spécialisée en communication, marketing et publicité, elle a mené des projets civilo-militaires nationaux et européens. Elle a fondé l’agence FANJEAU LAURE, spécialisée en communication et relations publiques, qui accompagne au quotidien des associations militaires et civilo-militaires et œuvre à la promotion de l’esprit de défense. Elle est également à l’origine du média « Tout sur nos Armées… ou presque » qui décrypte et met en lumière, chaque jour, l’actualité militaire. |
Source création bandeau : IA / Laure Fanjeau
LIVRE
« Lieutenants, Destins de lieutenants français de 1800 à nos jours »

À vingt ans, ils sont des chefs en devenir mais ils sont déjà en première ligne : les lieutenants. Ils ont la responsabilité des hommes, du terrain, du combat réel — celui où l’on ne peut pas se tromper. Ils incarnent l’autorité naissante, le courage brut, l’apprentissage de la guerre… et payent souvent, le prix du sang.
À cet âge où l’on doute encore de soi, ils doivent donner confiance, décider vite, inspirer, entraîner… et parfois accepter le risque ultime. Ce livre raconte le moment où tout commence : l’entrée dans la réalité du commandement, au ras du terrain, là où la théorie cède la place à l’humain et où la guerre se vit à hauteur de section.
Pour la première fois, deux grands historiens militaires, Julie d’Andurain et François Cochet, consacrent une étude complète à ce grade essentiel, mais souvent oublié. De l’Empire aux opex, en passant par les tranchées de 1914-1918, l’Indochine et l’Algérie, ils retracent deux siècles d’histoire du commandement de terrain.
À travers analyses historiques, études prosopographiques, archives et témoignages poignants, ils montrent combien le lieutenant est la pierre angulaire de l’armée française, interface entre la troupe et les chefs, entre l’idéal militaire et la réalité du feu.
Pour accéder à la présentation du livre, cliquez ICI
Aujourd’hui la presse indépendante souffre, et la multiplicité des canaux d’informations rendent difficile la compréhension des évènements. Espritsurcouf est indépendant de tout groupe de pressions, Il ne reçoit aucune subvention pour présenter « un autre regard sur le monde » géopolitique et de défense.
Si Espritsurcouf retient votre intérêt, sachez que votre soutien est crucial. Seuls les abonnements et adhésions défiscalisées nous permettent de couvrir les frais de parution .

RSS - Articles
Laisser un commentaire