Rivalité sino-américaine
et concurrence d’ordres

Tewfik Hame (*)
Universitaire

Dans une perspective analytique et distanciée, l’auteur examine les relations sino-américaines à partir de faits établis, tout en mettant en lumière les controverses interprétatives et les implications stratégiques qui en découlent.

La rivalité sino-américaine ne se laisse pas réduire à l’opposition simple entre un ordre établi et une puissance perturbatrice. Une telle formulation naturalise d’emblée la légitimité du premier et pathologise la seconde. Une lecture plus rigoureuse consiste à partir des catégories d’auto-description mobilisées par les deux acteurs.

Dans la documentation officielle chinoise, la sécurité nationale est définie comme une articulation entre sécurité politique, intérêts nationaux, développement, intégrité territoriale et « rajeunissement national ». Dans la documentation stratégique américaine, la compétition est pensée à travers l’« integrated deterrence », c’est-à-dire la combinaison des instruments de puissance, des théâtres, des domaines opérationnels et des réseaux d’alliances. Ces auto-descriptions n’ont pas valeur de preuve normative ; elles fixent toutefois les cadres à l’intérieur desquels Pékin et Washington prétendent chacun produire un ordre légitime. Le texte initial dont procède cette refonte avait l’intérêt d’identifier l’ordre comme enjeu central, mais il conservait un point d’observation implicitement américain[i].

Cadre d’analyse : concurrence d’ordres et hiérarchies normatives

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Le propos n’est donc pas de départager moralement les protagonistes, mais de comparer les formes d’ordre qu’ils produisent. Un ordre n’est pas seulement un ensemble de normes proclamées ; il se mesure à la distribution des coûts, des protections, des dépendances et des marges d’autonomie qu’il impose aux autres acteurs.

Les États-Unis défendent un ordre régional historiquement articulé à leur supériorité navale, à leur réseau d’alliances, à la liberté de circulation maritime et à l’ouverture relative des échanges. La Chine, de son côté, promeut une conception plus souverainiste et plus hiérarchique de la stabilité, dans laquelle la sécurité de l’environnement proche prime. Dans les deux cas, il ne s’agit pas d’un ordre abstrait, mais d’un environnement stratégique compatible avec des intérêts de puissance, des impératifs de sécurité et une certaine distribution de l’autorité politique.

Une telle approche implique deux précautions. La première consiste à éviter la confusion entre discours de légitimation et pratiques effectives. Ni le vocabulaire américain des biens publics, ni la rhétorique chinoise de la sécurité commune ne peuvent être pris pour argent comptant. La seconde consiste à traiter symétriquement les deux entreprises de puissance. La Chine ne doit pas être étudiée comme la seule puissance politique du système, tandis que les États-Unis seraient réduits au rôle de garant neutre d’une stabilité régionale. Les deux acteurs produisent à la fois des effets d’ordre et des effets de domination ; la variation porte sur les mécanismes, les justifications et les coûts imposés aux tiers.

Les données empiriques de la compétition
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Sur le plan des faits établis, la rivalité demeure asymétrique mais non univoque. Les États-Unis restent, de loin, le premier dépensier militaire mondial ; selon le SIPRI, leurs dépenses militaires ont atteint 997 milliards de dollars en 2024, contre 314 milliards pour la Chine. Cette asymétrie budgétaire n’équivaut pourtant pas à une supériorité automatique. Le département américain de la Défense souligne lui-même que la marine chinoise constitue désormais, numériquement, la première flotte mondiale, avec plus de 370 navires et sous-marins, dont plus de 140 grands bâtiments de surface ; sa force sous-marine est attendue à 65 unités en 2025 et à 80 à l’horizon 2035. L’enjeu décisif n’est donc pas l’égalité globale des moyens, inexistante à ce stade, mais la capacité de Pékin à convertir proximité géographique, densité industrielle et concentration régionale des systèmes de déni d’accès en avantage local.

Un second fait établi tient à la montée en puissance des formes de coercition sous le seuil de la guerre ouverte. Le rapport américain sur les développements militaires chinois pour 2025 relève qu’en 2024 l’Armée populaire de libération a conduit 38 patrouilles conjointes de préparation au combat autour de Taïwan. Le même document note que les garde-côtes chinois ont passé 313 jours autour des hauts-fonds de Luconia en 2024, contre 162 jours en 2019, et rappelle qu’un règlement de juin 2024 autorise la détention jusqu’à 60 jours de navires et de personnels étrangers dans des eaux que Pékin présente comme relevant de sa juridiction. Ces éléments ne démontrent pas à eux seuls l’imminence d’un conflit majeur, mais ils attestent une stratégie de pression cumulative, juridiquement enveloppée, visant à déplacer les seuils du tolérable sans franchir nécessairement celui de la guerre interétatique classique[ii].

Un troisième fait établi est juridique. La sentence arbitrale du 12 juillet 2016 dans l’affaire de la mer de Chine méridionale n’a pas tranché la souveraineté sur les territoires émergés ; elle a, en revanche, conclu que les prétentions chinoises à des « droits historiques » à l’intérieur de la ligne en neuf traits étaient incompatibles avec la Convention des Nations unies sur le droit de la mer dans la mesure où elles excédaient les droits maritimes qu’elle autorise. Ce point ne suffit pas à régler la question politique de l’obéissance à la norme, mais il fixe un repère normatif robuste permettant de distinguer entre prétention de puissance et titre juridique opposable[iii].

Controverses interprétatives : révisionnisme, hégémonie, stabilité
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La première controverse concerne la nature exacte du comportement chinois. Une lecture réaliste offensive y voit la conduite typique d’une puissance ascendante cherchant à réviser un ordre régional qu’elle n’a pas institué. Une lecture plus prudente, attentive aux catégories chinoises de sécurité, rappelle au contraire que Pékin se présente comme acteur défensif, hostile à l’ « hégémonie » et soucieux de faire prévaloir un lien plus étroit entre sécurité, souveraineté et développement. La difficulté analytique est que les documents officiels chinois valorisent la sécurité commune et le multilatéralisme, tandis que les pratiques observables — pression maritime, militarisation graduelle, fusion croissante du civil et du militaire, usage extensif des instruments de zone grise — nourrissent une lecture beaucoup plus révisionniste. L’écart entre discours de légitimation et pratique de puissance doit donc être traité comme un objet de recherche en soi, non comme une simple hypocrisie à dénoncer[iv].

La seconde controverse porte sur la nature de l’ordre défendu par les États-Unis. La documentation américaine le présente comme un système stabilisateur adossé aux alliances, à la circulation ouverte, à l’interopérabilité et à la gestion maîtrisée des crises. Cette représentation n’est pas fictive : l’architecture d’alliances, les dispositifs de commandement combiné et la logique de l’« integrated deterrence » existent bel et bien. Mais cet ordre n’est pas pour autant neutre. D’un point de vue critique, il peut aussi être décrit comme une configuration hiérarchique de sécurité dont Washington demeure le principal fournisseur, l’arbitre et le bénéficiaire stratégique. En d’autres termes, l’ordre américain produit des biens de sécurité réels tout en reconduisant des asymétries structurelles.

Aussi, voit-on bien que les deux ordres en concurrence mêlent chacun stabilisation et domination, fourniture de biens publics et distribution inégale des dépendances.

La troisième controverse tient au statut des acteurs tiers. Une lecture strictement dyadique suppose que l’Asie et, plus largement, le « Sud global » seraient sommés de choisir entre alignement et dissidence. Cette hypothèse est partiellement contredite par les pratiques diplomatiques observables. Les puissances moyennes cherchent moins à s’aligner de façon absolue qu’à arbitrer entre garanties de sécurité, accès au marché chinois, autonomie stratégique et limitation des risques d’entraînement.

La rivalité sino-américaine doit donc être pensée comme une relation triangulée par les comportements d’acteurs qui n’acceptent ni dépendance unilatérale vis-à-vis de Pékin ni exposition sans reste aux préférences stratégiques de Washington.

Le centre de gravité politique de la compétition se situe autant dans la perception de ces tiers que dans le rapport de forces brut entre les deux protagonistes.

Interdépendance, coercition et économie politique
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L’économie politique de la rivalité est désormais aussi importante que sa dimension militaire. Les semi-conducteurs, les chaînes logistiques, les infrastructures portuaires, les réseaux numériques, les minerais critiques, la construction navale et les câbles sous-marins ne constituent plus un simple arrière-plan de la compétition : ils en forment l’ossature préparatoire.

Les États-Unis cherchent à réduire certaines dépendances jugées dangereuses tout en conservant une supériorité technologique dans les secteurs critiques ; la Chine, de son côté, vise à limiter sa vulnérabilité externe, à monter en gamme et à convertir son poids industriel en levier stratégique durable. Les deux États pratiquent ainsi, chacun à leur manière, une sécurisation de l’interdépendance.

Les données disponibles confirment cette transformation. Selon l’U.S. Census Bureau, le commerce bilatéral de biens entre les États-Unis et la Chine a encore atteint environ 582 milliards de dollars en 2024 ; dans le même temps, la CNUCED souligne que la Chine, la Corée du Sud et le Japon représentaient en 2023 environ 95 % de la production mondiale de construction navale, la Chine ayant, pour la première fois, livré plus de la moitié des nouvelles capacités mondiales. Le terme de « découplage » doit donc être manié avec prudence. Il suggère une séparation nette qui n’existe pas. Ce qui se déploie relève plutôt d’une différenciation sélective : certaines dépendances sont jugées intolérables et ciblées, d’autres sont maintenues parce qu’elles demeurent utiles, coûteuses à substituer ou mutuellement profitables. L’interdépendance n’a pas disparu ; elle change de statut et devient un terrain de vulnérabilités réciproques, de contraintes asymétriques et de coercitions potentielles[v].

Cette dimension industrielle mérite une insistance particulière. Une puissance capable de concentrer la production mondiale de tonnage, de maîtriser une large part de ses chaînes industrielles et de coupler industrie civile et mobilisation potentielle dispose d’un avantage qui n’est pas réductible à ses dépenses militaires annuelles. À l’inverse, une puissance dont la supériorité militaire repose largement sur des réseaux d’alliances, des flux logistiques complexes et des approvisionnements technologiquement sensibles peut voir ses avantages théoriques se dégrader dans la durée.

La rivalité sino-américaine est donc inséparable d’une compétition pour la soutenabilité industrielle du conflit, même dans l’hypothèse où aucun conflit majeur n’éclaterait à court terme.

Acteurs tiers, légitimité et implications stratégiques
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Sur le plan des implications stratégiques, une première conclusion s’impose : la dissuasion, dans ce théâtre, ne peut plus être pensée uniquement comme menace de punition, ni même comme simple déni militaire. Les travaux classiques sur la coercition rappellent que la crédibilité dépend de la capacité à structurer les anticipations adverses ; des travaux plus récents sur l’« entanglement » montrent, en outre, que la vulnérabilité croisée des systèmes de commandement et de communication accroît les risques d’escalade involontaire. Dans le cas sino-américain, cela signifie qu’une posture trop offensive, de part et d’autre, peut dégrader la stabilité même lorsqu’elle se présente comme stabilisatrice[vi].

Une deuxième implication concerne la légitimité. Aucune des deux puissances ne dispose d’un capital de légitimation uniforme, stable et transposable à tous les publics.

Les États-Unis demeurent, pour beaucoup, un fournisseur de sécurité, un garant d’équilibres et un acteur capable d’agréger des coalitions ; mais ils sont aussi perçus comme une puissance interventionniste, sélective dans son rapport au droit et prompte à convertir sa centralité financière et technologique en mécanisme de sanction.

La Chine, inversement, apparaît à certains comme une puissance de rééquilibrage, un partenaire économique majeur et un acteur contestant la domination occidentale ; mais elle suscite aussi des inquiétudes croissantes quant à ses méthodes de coercition, à son opacité stratégique et à sa conception hiérarchique de l’ordre régional.

Il n’existe donc pas de légitimité univoque ; il existe des registres concurrents de légitimation, dont l’efficacité varie selon les contextes historiques, les dépendances économiques et les mémoires politiques.

Une troisième implication concerne les acteurs tiers. Dans une rivalité prolongée, les puissances moyennes ne sont pas de simples variables d’ajustement. Elles arbitrent, temporisent, diversifient et instrumentalisent elles-mêmes la compétition. Certaines recherchent des garanties de sécurité américaines tout en approfondissant leurs liens commerciaux avec la Chine ; d’autres tentent de convertir la rivalité des deux géants en ressources diplomatiques, financières ou industrielles ; d’autres encore redoutent autant l’abandon par Washington que l’hégémonie régionale de Pékin.

Une analyse plus objective doit donc replacer ces acteurs au centre, car leurs seuils de tolérance, leurs stratégies d’évitement et leurs choix de dépendance sélective pèseront directement sur la forme effective de l’ordre régional en émergence.

Conclusion
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La rivalité sino-américaine n’oppose ni l’ordre à son ennemi, ni la stabilité à la perturbation, mais deux formes concurrentes de structuration stratégique, chacune combinant prétention à la stabilité et effets de domination.

Dans notre démarche d’analyse, il convient de distinguer trois aspects: ce qui est empiriquement observable ; ce qui relève d’interprétations concurrentes ; et ce qui ressort des conséquences stratégiques plausibles. À ce triple niveau, le point décisif n’est pas de savoir quel acteur « incarne » l’ordre, mais quel type d’ordre émerge effectivement, au bénéfice de qui, à quel coût politique, industriel et juridique, et avec quel degré de contrainte imposé aux acteurs tiers.

Sans basculer dans le neutralisme rhétorique ni le symétrisme artificiel, on retiendra pour les deux pays, les asymétries de pouvoir, les violations du droit et les logiques de coercition sans que ses catégories d’action coïncident spontanément avec l’intérêt général. Une approche scientifique de la rivalité sino-américaine exige, au contraire, une comparaison serrée des pratiques, des récits de légitimation, des capacités de contrainte et des coûts imposés aux tiers.

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[i] State Council Information Office of the People’s Republic of China, Abstract of White Paper on China’s National Security in the New Era, 12 mai 2025 ; U.S. Department of Defense, Summary of the Joint All-Domain Command and Control Strategy, mars 2022, pp. 3-5 ; U.S. Department of Defense, 2022 National Defense Strategy, cadre de l’« integrated deterrence ».
[ii]State Council Information Office of the People’s Republic of China, Abstract of White Paper on China’s National Security in the New Era, 12 mai 2025, texte HTML sans pagination ; U.S. Department of Defense, Summary of the Joint All-Domain Command and Control Strategy, mars 2022, pp. 3-5 ; U.S. Department of Defense, 2022 National Defense Strategy, sur l’« integrated deterrence ».
[iii]Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), Trends in World Military Expenditure, 2024, avril 2025, p. 1 ; U.S. Department of Defense, Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China 2024, pp. 61, 64-65 et 161.
[iv]U.S. Department of Defense, Annual Report to Congress: Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China 2025, pp. 36, 43-44.
[v]U.S. Census Bureau, Trade in Goods with China, tableau 2024 ; CNUCED, Review of Maritime Transport 2024, chap. II, p. 38, sur la concentration de la construction navale mondiale.
[vi]Permanent Court of Arbitration, The South China Sea Arbitration (The Republic of the Philippines v. The People’s Republic of China), Award of 12 July 2016, paras. 261-262, p. 111, et développements ultérieurs sur la « nine-dash line ».

Dr Tewfik Hamel est chercheur et enseignant, spécialiste des études stratégiques, de l’histoire militaire et de la géopolitique. Il est professeur de géopolitique régionale à l’Université Mahmoud El Materi, en Tunisie.Il est titulaire d’un doctorat en histoire de l’Université Paul-Valéry de Montpellier, d’un master en sciences politiques et sociales ainsi que du diplôme interdisciplinaire d’études européennes de l’Université de Strasbourg, et d’une maîtrise en science politique et relations internationales de l’Université d’Alger. Il est également chercheur associé au Conservatoire national des arts et métiers, en France, et à l’Institut d’études de géopolitique appliquée, en France. Il est aussi consultant auprès de Stractegia, en Espagne.

 

Source bandeau : IA / Laure Fanjeau