« Boko Haram et la féminisation de la terreur dans le bassin du lac »

(2è partie)

Moussa Bobbo (Ph.D) (*)
Historien et chercheur

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Suite et fin de l’étude approfondie sur la féminisation du terrorisme djihadiste que Boko Haram est parvenu à mettre en place dans le bassin du lac Tchad.

 

Les femmes comme vecteurs opérationnels de la violence
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Selon la synthèse des données de terrain, Boko Haram est aujourd’hui considéré comme l’organisation terroriste ayant utilisé le plus grand nombre de femmes kamikazes dans l’histoire contemporaine. Les données de l’ONG ACLED, estiment les chiffres à environ 66% des attentats suicides commis par le groupe entre 2014 et 2025 ont été réalisés par des femmes ou des jeunes filles. Voici un échantillon par pays de ces attentats commis par des jeunes filles dans le bassin du lac Tchad et leurs bilans :

  • Attentats de Maroua (2015) ayant eu lieu respectivement les 22 et 25 juillet 2015. Le premier, un double attentat kamikaze (22 juillet) ayant visé le marché central de la ville et le quartier Barmaré, a fait 13 morts et 63 blessés[i]. Ces deux attentats ont été commis par deux fillettes de moins de 15 ans. Quelques jours plus tard, soit le 25 juillet, la ville a connu un deuxième attentat kamikaze au lieu dit “pont vert” au quartier Domayo. L’attaque commis par une fillette de 12 ans environ, a ciblé un debit de boisson dans ce quartier chaud de la ville. Le bilan fait état de 20 morts 79 blessés[ii].
  • Attentat de Madagali (Nigeria, 2016) dans un camp de déplacés internes. Deux femmes ont déclenché des explosifs faisant 57 morts et 177 blessés[iii].
  • Les attentats de Ndjamena : Le 15 juin 2015, la ville de N’Djaména, capitale du Tchad, est frappée par une série coordonnée d’attentats suicides. Les premières explosions ciblent la direction de la Sécurité publique et le commissariat central, où deux kamikazes à pied déclenchent leurs charges explosives. L’attaque s’étend ensuite à l’école de police, lorsqu’un véhicule piégé pénètre dans l’enceinte avant d’exploser, suivi d’une seconde déflagration devant le portail alors que les élèves tentaient de s’échapper. Selon le bilan officiel, ces attentats ont fait 38 morts, dont trois kamikazes, et 101 blessés[iv];
  • Les attentas de Bosso : Le 18 février 2019, 02 femmes ont fait exploser leur charge provoquant la mort de 04 personnes près d’un camp de réfugiés à Bosso dans la zone de Diffa[v].

 

Tableau : Pourcentage des attentats suicides de Boko Haram ayant impliqués des femmes et jeunes filles entre 2011 et 2025 dans le bassin du lac Tchad.

Année

Nombre d’attaques

Proportion de femmes (%)

principales zones touchées

2011

3

0

Borno

2012

5

0

Borno, Adamawa

2013

7

36

Borno

2014

47

62

Borno, Yobe, Abuja, Kano,  Cameroun

2015

38

59

Borno, Yobe, Kano, Niger, Niger, Cameroun, Tchad

2016

42

63

Borno, Cameroun, Tchad

2017

54

64

Borno, Niger, Tchad, Cameroun

2018

61

48

Borno, Tchad, Cameroun

2019

59

60

Borno, Niger, Cameroun

2020

48

61

Borno, Cameroun

2021

35

52

Borno, Yobe

2022

27

53

Borno, Cameroun

2023

31

54

Borno, Niger

2024

29

55

Borno, Tchad, Cameroun

2025

22

56

Borno, Cameroun

Source : enquête de terrain personnelle.

 

Ce tableau met en évidence l’importance structurelle du recours aux femmes et aux jeunes filles dans les attentats suicides attribués à Boko Haram dans le bassin du lac Tchad. Les données indiquent que la participation féminine représente une proportion particulièrement élevée des attaques, dépassant fréquemment la moitié des opérations recensées. Cette configuration suggère que l’intégration des femmes dans les dispositifs opérationnels ne relève pas d’un phénomène marginal ou circonstanciel, mais constitue au contraire un instrument stratégique durable au sein du répertoire tactique de l’organisation.

Les profils des kamikazes féminins sont très variés. Certaines sont des femmes adultes radicalisées ou contraintes, mais beaucoup sont des adolescentes ou même des enfants, parfois âgées de moins de 15 ans. Cette stratégie accentue l’effet de surprise et complique la tâche des forces de sécurité.

Les modalités de recrutement sont également diverses. Dans de nombreux cas, les femmes sont enlevées et forcées de participer aux attaques. D’autres sont soumises à un processus d’endoctrinement idéologique ou ont accepté de rejoindre l’organisation pour des raisons de survie économique dans une région marquée par la pauvreté, l’insécurité et une vulnérabilité croissante, la plupart ayant perdu leurs maris dans des opérations militaires de lutte contre Boko Haram ou pour rejoindre leurs maris au sein de cette organisation terroriste[1].

L’utilisation de femmes kamikazes a des conséquences psychologiques profondes sur les sociétés locales. Elle renforce la peur et la méfiance au sein des communautés, car même les individus traditionnellement perçus comme vulnérables deviennent des vecteurs potentiels de violence.

À côté de ces femmes et jeunes filles kamikazes, on y retrouve, selon la synthèse des informations recueillies auprès des forces de sécurité et de défense du Nigeria, du Cameroun[2], des femmes qui ont joué et jouent un rôle hautement stratégique au sein de Boko Haram : elles sont messagères, conditionneuses des kamikazes, agentes de renseignement, espionnes, recruteuses, logisticiennes, etc. Parmi ces figures, nous avons :

Au Nigeria :

  • Nana Asma’u Shekau, une des épouses du feu commandant en chef de Boko Haram Abubakar Shekau, elle est impliquée dans la gestion des femmes captives dans la forêt de Sambisa ;
  • Ummu Kalthum, femme très influente dans les camps Boko Haram, proche de Shekau, elle a été longtemps responsable de l’endoctrinement religieux des nouvelles recrues et de l’organisation de mariages forcés avec les combattants;
  • Khadija Grema, épouse d’un commandant local (Emir) de Boko Haram, elle est utilisée pour transporter et faire passer les armes et les messages entre les cellules de l’organisation terroriste ;
  • Aisha Wakil, surnommée « ama Boko Haram », avocate nigériane, elle a servi d’intermédiaire entre le gouvernement et Boko Haram pendant plusieurs négociations (notamment pour les filles de Chibok). Elle travaillait avec plusieurs chefs du groupe et avait un « accès libre » à leurs camps. Ce qui lui a valu des soupçons d’être à la solde de la nébuleuse.

Au Cameroun :

  • Zahra Mustapha, Arrêtée avec plusieurs recrues liées à Boko Haram en 2016, elle participait aux opérations de recrutement, d’endoctrinement et au transport de jeunes filles vers le Nigeria ;
  • Hajia Panta, suspectée d’avoir aidé Boko Haram dans la la logistique et l’approvisionnement en denrées alimentaires, elle servait aussi d’intermédiaire et de relai entre certains villages camerounais et les combattants ;
  • Kaka Ghaza, épouse d’un émir de Boko Haram est présentée comme chargée de l’endoctrinement et de recrutement des jeunes filles et jeunes garçons dans l’arrondissement de Kolofata. Jusqu’en 2015, elle a participé à enrôler des centaines de jeunes filles et garçons au sein de Boko Haram et aussi à préparer leur conditionnement, notamment le lavage de cerveau, la bravoure, etc. Son activité prit fin le jour où elle a réussi à recruter une jeune belle fille qui a séduit son mari qui a décidé de l’épouser. Pour se débarrasser donc définitivement de Kaka Gaza, connaissant son tempérament et son degré de jalousie qui allaient conduire à son opposition à ce futur mariage, l’émir en question la convainc d’aller se faire exploser à Kolofata pour sanctionner toutes les « actions salvatrices » qu’elle a entreprises jusque-là et « aller au paradis ». Chemin faisant, elle prit raison et comprit les stratagèmes de son mari. Elle décida alors de se confier à un membre de comité de vigilance qu’elle connait dans la localité. Elle l’appelle donc au téléphone et lui indique sa position ? Celui-ci la rejoint et elle se confesse et se propose de se rendre aux forces de défense. C’est ainsi qu’elle est conduite au camp B.I.R de Kolofata et fait sa confession. Le renseignement qu’elle a fourni aux forces du B.I.R est l’un des premiers éléments essentiels ayant conduit au démantèlement des camps de Boko Haram établis à la frontière. Vraisemblablement, ces renseignements ont été aussi décisifs dans la suite de la guerre contre Boko Haram en territoire camerounais.

À côté de ces femmes, on dénombre de dizaines autres qui sont des recruteuses dans les villages, des espionnes dans les marchés, camps de réfugiés, camps militaires, des logisticiennes, des guides, des messagères, etc.

Enjeux sécuritaires, sociaux et politiques de la féminisation du terrorisme dans la région
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La féminisation du terrorisme dans le bassin du lac Tchad ne constitue pas seulement une évolution tactique des groupes djihadistes, mais soulève également des défis complexes pour les États et les sociétés confrontés à cette menace. L’utilisation croissante des femmes et des jeunes filles dans les activités terroristes, notamment au sein de Boko Haram, modifie profondément les dynamiques sécuritaires et les stratégies de lutte contre l’extrémisme violent. Elle complique les dispositifs de prévention, de détection et de réponse opérationnelle, tout en accentuant les tensions sociales au sein des communautés affectées par le conflit. Par ailleurs, cette réalité pose d’importantes questions d’ordre politique, juridique et humanitaire, notamment en ce qui concerne le statut des femmes associées aux groupes armés, oscillant entre victimes, actrices contraintes ou participantes à la violence. Dès lors, l’analyse de ces enjeux apparaît essentielle pour comprendre les implications de cette transformation du terrorisme contemporain et pour envisager des réponses sécuritaires et sociales adaptées aux réalités du terrain.

Un défi sécuritaire et opérationnel pour les États du bassin du lac Tchad
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La féminisation du terrorisme représente un défi majeur pour les forces de sécurité dans les pays du bassin du lac Tchad, notamment le Nigeria, le Cameroun, le Niger et le Tchad. Les dispositifs de sécurité traditionnels ont été conçus pour identifier des combattants masculins, ce qui rend plus difficile la détection des menaces provenant de femmes ou d’enfants.

Cette situation oblige les États à adapter leurs stratégies de lutte contre le terrorisme. Plusieurs pays ont commencé à intégrer davantage de personnel féminin dans les forces de sécurité, notamment pour effectuer des fouilles corporelles et des contrôles dans les zones sensibles. Les services de renseignement doivent également renforcer leur collaboration avec les communautés locales afin de mieux détecter les signes de radicalisation ou de coercition. Cependant, cette approche comporte des risques, notamment celui d’une stigmatisation accrue des femmes et des jeunes filles vivant dans les zones touchées par le conflit.

Victimes, actrices ou survivantes : les défis de la réintégration et de la justice

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La question du statut des femmes associées à Boko Haram constitue l’un des défis les plus complexes pour les politiques de sécurité et de justice dans la région. Beaucoup de ces femmes ont été à la fois victimes et participantes à la violence, ce qui rend difficile leur catégorisation juridique et sociale.

Dans de nombreuses communautés, les femmes libérées ou ayant échappé à Boko Haram sont confrontées à une forte stigmatisation sociale. Elles sont parfois perçues comme complices des terroristes ou comme porteuses d’une idéologie radicale. Ce qui n’est pas à tort quand on s’en tient au profil de ces femmes étudiées ci-haut.

Les programmes de Désarmement, Démobilisation et Réintégration (DDR) doivent alors chercher à faire un vrai travail de triage et établir les degrés d’implication et les rôles qu’ont joué les femmes qui ont réussi à fuir ou à se faire libérer avant d’être envoyées dans les centres DDR ou des camps des déplacés ou des réfugiés au lieu de les envoyer systématiquement dans ces camps sous prétexte qu’elles sont toujours des victimes. Ce travail éviterait le chaos sécuritaire et l’endoctrinement massif. Cependant, leur efficacité reste limitée en raison du manque de ressources, de la méfiance des communautés et de la complexité des trajectoires individuelles.

Conclusion
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Au total, a féminisation du terrorisme djihadiste constitue l’une des évolutions les plus marquantes des conflits contemporains. Loin d’être un phénomène marginal, elle résulte de stratégies délibérées mises en œuvre par les organisations terroristes pour accroître leur efficacité opérationnelle et leur impact symbolique. Dans le bassin du lac Tchad, Boko Haram a poussé cette stratégie à un niveau inédit en utilisant massivement des femmes et des jeunes filles dans des attentats suicides et dans certaines fonctions stratégiques, participant à créer un angle mort dans la compréhension globale des dynamiques du terrorisme et de la violence en général dans le bassin du lac Tchad. Cette instrumentalisation révèle la capacité d’adaptation des groupes djihadistes face aux pressions militaires et sécuritaires.

Toutefois, cette évolution pose également des défis considérables aux États et aux sociétés locales. Elle oblige à repenser les approches traditionnelles de la lutte contre le terrorisme, tout en mettant en lumière la nécessité de politiques de réintégration sensibles aux questions de genre. La compréhension de cette épineuse question de la féminisation du terrorisme nécessite ainsi une approche multidimensionnelle combinant analyse sécuritaire, sociologique et politique, afin de mieux appréhender les dynamiques complexes qui façonnent les conflits contemporains.

 

[1] Synthèse de données d’informations recueillies auprès des officiers des armées du Cameroun, du Nigeria et du Tchad.

[2] Cette section se limite uniquement au Cameroun et au Nigeria, parce que nous n’avons pas pu obtenir des données sur la question auprès des armées Tchadiennes et Nigériennes. Les informations que nous avons recueillies au Cameroun et au Nigeria ont été obtenues entre décembre 2019 et novembre 2025. 

[i] Le monde Afrique, juillet 2015, « Le Cameroun frappé à son tour par Boko Haram », https://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/07/22/un-double-attentat-frappe-la-ville-de-maroua-dans-le-nord-du-cameroun_4694169_3212.html.

[ii] BBC Afrique, juillet 2015, « Vingt morts dans un attentat au Cameroun », https://www.bbc.com/afrique/region/2015/07/150725_maroua_attack.

[iii] BBC Afrique, Décembre 2016, « Madagali: Dozens killed in Nigeria suicide attack », https://www.bbc.com/news/world-africa-38263837.

[iv] Le Monde Afrique, juin 2015, « La capitale tchadienne touchée par deux attentats-suicides meurtriers », https://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/06/15/tchad-de-nombreux-morts-dans-deux-attentats-suicides-a-n-djamena_4654387_3212.html;

[v] Rfi, février 2019, « Niger: attentat près d’un camp de réfugiés dans la zone de Diffa », https://www.rfi.fr/fr/afrique/20190218-niger-attentat-pres-camp-refugies-zone-diffa.

Bibliographie

ACLED. (2025). Armed Conflict Location & Event Data Project Database 2011–2025
Alison, M. (2004). Women as Agents of Political Violence. Security Dialogue.
Bloom, M. (2011). Bombshell: Women and Terrorism. University of Pennsylvania Press.
Crenshaw, M. (2011). Explaining Terrorism: Causes, Processes and Consequences.
Global Terrorism Database. (2025). GTD 1970–2025.
Huey, L., & Peladeau, H. (2016). Cheering on the Jihad. Studies in Conflict & Terrorism.
Human Rights Watch (2014). Those Terrible Weeks in Their Camp.
Moghadam, A. (2007). The Globalization of Martyrdom: Al Qaeda, Salafi Jihad, and the Diffusion of Suicide Attacks. Johns Hopkins University Press.
ONU. (2024). Rapport du Secrétaire général sur la situation au Nigeria et au bassin du lac Tchad.
Sageman, M. (2017). Turning to Political Violence.
Sjoberg, L. (2015). Gendering Global Conflict: Toward a Feminist Theory of Women in War. Columbia University Press.
Sjoberg, L., & Gentry, C. (2007). Mothers, Monsters, Whores: Women’s Violence in Global Politics.
Speckhard, A., & Akhmedova, K. (2006). Black Widows: The Chechen Female Suicide Terrorists.
Zenn, J., & Pearson, E. (2014). Women, Gender and the Evolving Tactics of Boko Haram. Journal of Terrorism Research.


Pour lire la première partie parue dans le numéro précédent (N°279), cliquez ICI


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(*) Moussa Bobbo est chercheur en sciences sociales, spécialisé dans l’analyse des conflits armés et des dynamiques sécuritaires dans le bassin du lac Tchad et au Sahel. Ses travaux portent notamment sur le terrorisme, les économies de guerre et les processus de stabilisation dans le bassin du lac Tchad. Il s’intéresse aux politiques de sécurité, au DDR ainsi qu’aux impacts socio-économiques et humanitaires des violences armées. Ses recherches mobilisent des approches empiriques et interdisciplinaires articulant données de terrain, analyses institutionnelles et cadres théoriques contemporains.

Source bandeau : IA / Laure Fanjeau

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