Détroit d’Ormuz,
Mythe du blocage et cynisme boursier
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Pascal Le Pautremat (*)
Rédacteur en chef d’Espritsurcouf
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Selon un narratif récurrent, quasi quotidien, journalistes, analystes et personnalités politiques affirment en boucle, depuis le 1er mars, que le Détroit d’Ormuz est bloqué. C’est pourtant un raccourci – scandaleux – car, en aucune manière, il ne l’est. Par contre, qu’il soit insécurisé est incontestable.
Plus précisément, ce sont surtout les portions des couloirs de navigation situés dans les eaux iraniennes qui posent souci. Dans le Détroit même, les deux couloirs de navigation « montante » en direction du fond du Golfe arabo-persique, et « descendante » vers l’Océan Indien, de 3,5 kilomètres de large chacun, sont situés dans les eaux omanaises.
Le Détroit d’Ormuz, faut-il le rappeler, s’étend sur une largeur de 30 milles nautiques, soit environ 55 kms. Or, seuls 20 à 30% du Détroit sont navigables pour des navires de fort tonnage (tankers, supertankers, porte-conteneurs) car la profondeur moyenne dans la zone considérée est d’environ 80 mètres, voire 200 mètres par endroits, pour une largeur d’une dizaine de kilomètres.
Il ne faut pas oublier les principes établis par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, dite aussi Convention de Montego Bay, adoptée en 1982 et entrée en vigueur à partir de 1994. Par cette Convention, l’Iran et le Sultanat d’Oman se partagent la gestion du Détroit d’Ormuz. Les eaux territoriales de l’Iran et du sultanat d’Oman ont, par cet accord, été étendues jusqu’à 12 milles nautiques ; ce que ne reconnaissent pas divers pays dont les Etats-Unis qui maintiennent le fait qu’il y a une zone tampon internationale.
Les armateurs hésitent à emprunter le Détroit sous la pression des compagnies d’assurance, qui ont sensiblement augmenté les coûts de couverture des bâtiments, des équipages et des cargaisons. Si 20 à 30 % du pétrole mondial transporté par mer transite par le Détroit d’Ormuz, il s’agit d’hydrocarbures principalement destinés à l’Asie du Sud-Est.
La dangerosité du passage est donc bien réelle depuis le début de l’opération américano-israélienne Epic Fury/Rising Lion à laquelle l’Iran a riposté par l’Opération « Vraie promesse 4 ». La République islamique joue de sa capacité de nuisance, quoique bien amoindrie, via les pasdarans et leur division Al Qods, en procédant à la pose de mines fixes et surtout dérivantes, en surface ou sous les eaux. Leur nombre est toutefois très faible puisqu’inférieur à une douzaine, selon diverses sources. Un blocage stricto sensu du Détroit en nécessiterait plusieurs centaines…
Si les mines larguées par les Pasdarans constituent en soit une menace, si le reste de leur flottille d’embarcations légères et rapides peuvent créer ici ou là, un halo d’insécurité, les forces fidèles au régime des Mollahs n’ont absolument pas les capacités de bloquer stricto sensu le Détroit. Même pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), alors que leurs capacités de nuisance étaient toutes autres, ils n’y parvinrent jamais. Les Pasdarans avaient toutefois provoqué la perte de plus de 500 navires de transport tout au long de cette période en frappant les voies de navigation depuis leurs côtés, en différents endroits, tout au long du Golfe arabo-persique. Aujourd’hui, après des semaines de frappes stratégiques de la part des forces israélienne et américaine, leurs moyens sont quasi nuls.
Dans la mesure où les acteurs politiques et économiques occidentaux veulent minimiser les risques, pétrifiés à l’idée de subir la moindre perte d’un navire, les bâtiments commerciaux sont majoritairement en phase d’attente de part et d’autre du Détroit, dans les eaux omanaises ou émiraties.
Etonnement, il n’y a pas d’intervention décisive des forces israéliennes et américaines pour endiguer sectoriellement la démarche iranienne et éviter ainsi la pression sur le trafic maritime. C’est pourtant le moment optimal pour le faire, au gré du processus de négociations, quoique complètement biaisées et non crédibles. Certes, des navires américains sont déployés dans le Détroit à la recherche de mines. Washington appelle même l’Union européenne à participer aux opérations engagées.
Au moment de la publication de cette chronique, il est fait état d’une Conférence à Paris, le 17 avril 2026, réunissant plusieurs dizaines de représentants étatiques afin de se pencher sur une hypothétique mission de sécurisation de la navigation dans le détroit d’Ormuz, mais seulement lorsque le cessez-le-feu irano-américain sera effectif dans la durée.
Mais tout parait bien minimaliste tant la volonté de sécuriser pleinement le Détroit d’Ormuz semble atténuée par l’appréhension d’une confrontation tactique avec des éléments iraniens. La Maison Blanche donne l’impression de craindre toute complication qui pourrait se traduire par un revers politique, sur le champ électoral aux Etats-Unis, lors des élections de mi-mandat (midterm elections) des deux chambres du Congrès des États-Unis prévues le 3 novembre prochain.
Quoiqu’il en soit, selon un scénario bien rodé depuis des décennies, l’opération américano-israélienne, lancée le 28 février 2026, est une nouvelle opportunité, pour les traders, de faire monter les prix sur des marchés boursiers jouant avec cynisme sur les incertitudes du moment et sur les risques de pénuries. Or, dans la réalité, il n’y en a pas ; du moins pour l’instant.
Le climat anxiogène savamment propagé s’est en tout cas traduit, dans des délais particulièrement brefs, par des hausses conséquentes du prix du carburant, sans commune mesure avec la réalité de la situation.
Ainsi, les multinationales dédiées au marché des énergies fossiles ont fait des bénéfices record, sans qu’il ne soit question de problème de stocks, d’approvisionnement. En effet, en dehors des voies navigables, il existe plusieurs oléoducs entre les territoires omanais-émirati et émirati-saoudien qui assurent une fourniture constante du précieux « or noir ». Le plus important oléoduc à travers l’Arabie saoudite, sur 1 200 kms, acheminant près de 7 millions de barils par jours depuis le littoral du Golfe, pour déboucher sur les bords de la mer Rouge, à Yanbou.
TotalEnergies a ainsi engrangé près d’un milliard de dollars (870 millions d’euros), de profit au cours des premières semaines du conflit ; et cela grâce à ses propres traders, selon le Financial Times daté du lundi 30 mars, en anticipant sur le début des opérations militaires, sur le maché du brut en achetant massivement des stocks…qui aujourd’hui sont vendus avec des marges éthiquement honteuses, en surfant sur le mythe d’un Détroit bloqué.
Paradoxalement, dans une stratégie de communication destinée à donner l’image de bienveillance responsale, on donne la parole, dans les médias, au PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné, défini toutefois, avec lucidité par La Tribune, comme « le grand gagnant de la hausse des prix du pétrole ». Celui-ci se permet de faire des recommandations vis-à-vis de la guerre contre l’Iran, en estimant qu’elle ne doit pas excéder les six mois, pour éviter les lourdes conséquences économiques et sociales…Et de souligner qu’il vaut mieux un péage qu’une fermeture du détroit d’Ormuz. Epoque ubuesque…
Mais la multinationale française n’est pas isolée dans cette posture sans vergogne : les sociétés britanniques, comme BP et Shell, ou encore américaines, procèdent de la même manière, tout comme les majors du négoce à l’international. Les flux perpétrés par les traders sur les marchés boursiers avec des flambées nées des prix légitiment la hausse tarifaire par la crise régionale…
Conjointement, semblent se profiler des délits d’initiés potentiels. Ainsi, des déclarations de Donald Trump auraient été précédées d’opérations boursières facilement repérables en raison de leur volume conséquent.
Déjà, en 2025, les fortunes de proches du président Trump auraient sensiblement augmenté grâce à de tels procédés. C’est le cas notamment de Steve Witkoff, avocat d’affaires de longue date de Donald Trump devenu son conseiller et envoyé spécial – y compris pour les questions du Moyen-Orient – avec une augmentation de 15% de sa fortune personnelle, soit 300 millions de dollars, contre 30% pour son gendre, Jared Kushner (cf Jean-Pierre Filiu dans Le Monde du 12 avril 2026).
Ces dernières semaines, la presse américaine fait état de plus en plus ouvertement de mouvements financiers relevant de délits d’initiés, sur fond de guerre au Moyen-Orient, au gré des déclarations régulières, quasi quotidiennes, du président américain.
Ainsi, selon le Financial Times, le 23 mars 2026, peu de temps avant que le président Trump annonce le lancement de négociations avec l’Iran – qui a entraîné une épisodique baisse du prix du pétrole brut, et entraîné une hausse des indices boursiers – des mouvements massifs de produits financiers ont été constatés. L’annonce a entraîné une chute des prix du pétrole et tiré les indices boursiers à la hausse de 6 200 contrats à terme portant sur deux cours du pétrole brut (le Brent et le West Texas Intermediate WTI) ; soit un total de 580 millions de dollars. Les transferts et mouvements de capitaux se sont avérés momentanément 4 à 6 fois supérieurs à ce qui s’observe habituellement.
Divers autres mouvements sur les marchés financiers ont été ainsi notifiés, entraînant des gains de dizaines de millions de dollars. Sur les sites de paris prédictifs, comme Kalshi ou encore Polymarket dont l’un des conseiller et investisseur n’est autre que Barron Trump, fils du locataire de la Maison Blanche, quelques heures avant les premières actions offensives américaines contre l’Iran, des comptes ont gagné des centaines de milliers de dollars de bénéfices en misant sur la date de début des opérations militaires américaines.
La spéculation à court terme va donc bon train, avec un cynisme débridé qui sied, traditionnellement, à ce monde à part dont la capacité de nuisance est considérable mais qui, paradoxalement, n’est inquiété par personne.
Le peuple iranien n’est même pas pris en compte dans ce jeu de balance malsain. Pourtant, les Iraniens souhaitent massivement la fin de cette république islamique qui les écrase depuis 1979 et continue d’exécuter, chaque semaine, des prisonniers politiques dans une indifférence quasi généralisée…
Encore une fois, a-t-on conscience que tant que le régime des Mollahs perdurera, le Moyen-Orient ne connaitra pas de réelle phase de mutation profonde ?
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Pour ce 278ème numéro bimensuel d’Espritsurcouf, le Détroit d’Ormuz et les questions inhérentes au Golfe arabo-persique constituent l’élément central ;
Pour autant, bien d’autres sujets interviennent dans l’actualité. Ainsi, les élections législatives en Hongrie pourraient induire une nouvelle posture de l’Etat hongrois dans les relations avec l’Union européenne. En tout cas, les fédéralistes européens ne cachent pas leur enthousiasme, à l’instar de Jean-Dominique Giuliani, Président de la Fondation Robert-Schuman : « Leçons hongroises » (rubrique HUMEURS).
Avec le retour de la guerre entre l’Iran et, indirectement, les pétromonarchies, Emma Dupuy nous propose un article qui vient rappeler les relations solides établies entre la France et les Emirats arabes unis, avec lesquels Paris a établi des accords de défense : « La relation franco-émirienne face à l’instabilité régionale » (Rubrique DÉFENSE).
Solenn Thomas, quant à elle, parachève son enquête réalisée sur le territoire malgache pour étudier la politique carcérale concernant les mineurs dans le pays : « La détention des mineurs à Madagascar (2ème partie) » (Rubrique SOCIOLOGIE).
Laure Fanjeau, pour le focus de sa rubrique ECRAN RADAR, revient sur la nécessité pour les services de secours de maintenir une préparation constante face à des crises urbaines de plus en plus complexes, où réactivité et coordination sont essentielles.
Dans la sous-rubrique vidéo et podcast, vous découvrirez quelques documents qui mettent en exergue le Détroit d’Ormuz à travers son histoire et son importance stratégique. La situation actuelle est également abordée à travers l’analyse d’Alain Juillet, ancien haut responsable de la DGSE et membre de l’Association des Anciens et Amis des Services Spéciaux (AASSDN) (Rubrique ÉCRAN RADAR).
André Dulou, enfin, met à votre disposition aucune nouvelle REVUE D’ACTUALITÉ et insiste notamment sur un thème majeur consacré à la Hongrie tant sur le plan politique qu’économique : « La Hongrie revient en Europe ».
Dans la rubrique LIVRES, nous attirons votre attention sur le dernier ouvrage que publie Clément Therme, chercheur associé de l’Institut français des Relations internationales (IFRI) et à l’Institut international d’études iraniennes (Rasanah), au Centre de Recherches Interdisciplinaires en Sciences Humaines et Sociales (CRISES) membre du CETOBAC (Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques) de l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), chargé de cours enfin, à l’Université de Montpellier Paul-Valéry et à Sciences Po Paris. Clément Therme plonge le lecteur dans les relations irano-israéliennes depuis le coup d’Etat des chiites en Iran et l’instauration d’une République islamique qui, de sa genèse à la réalité actuelle, reste profondément hostile à l’existence même de l’Etat israélien, définie comme entité sioniste. Une précieuse mise en perspective historique autant qu’indispensable pour bien saisir la nouvelle phase conflictuelle, véritablement frontale, qui s’est ouverte depuis peu. Cf : Clément Therme, Iran-Israël : la guerre idéologique. De 1979 à nos jours. Paris, éd. Tallandier, 2026, 352 pages, 20 € (Rubrique LIVRES).
Bonne lecture !
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(*) Pascal Le Pautremat est Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales. Il est maître de conférences à l’UCO et rattaché à la filière Science Politique. Il a enseigné à l’Ecole Spéciale militaire de Saint-Cyr et au collège interarmées de Défense. Auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense nationale), ancien membre du comité de rédaction de la revue Défense, il est le rédacteur en chef d’Espritsurcouf. |
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Aujourd’hui la presse indépendante souffre, et la multiplicité des canaux d’informations rendent difficile la compréhension des évènements . |

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