La relation franco-émirienne
face à
l’instabilité régionale

Emma Dupuy (*)
Diplômé de Master


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Alors que Le Moyen-Orient traverse une nouvelle phase conflictuelle, l’auteur rappelle les liens solides que la France et les Emirats arabes unis ont établi entre eux, depuis les années 1970.

 

« Des enfants des Émirats… Merci du fond du cœur Monsieur le Président ».

 

Eissa, jeune émirien de dix ans, a exprimé en français sa gratitude envers Emmanuel Macron pour le soutien apporté aux Émirats arabes unis face à l’instabilité régionale. Drapeaux français et émiriens réunis, tableaux des cheiks successifs… Au-delà d’une mise en scène symbolique à destination des réseaux sociaux, la séquence illustre la solidité des liens franco-émiriens.

Cette relation est mise à l’épreuve par les frappes de drones iraniens du 1er mars 2026 visant la base d’Abou Dhabi où sont stationnés des militaires français, exposant directement les intérêts de la France. Présente militairement aux Émirats depuis 2009, celle-ci s’est engagée à défendre le pays en cas d’agression. Les Rafale déployés sur la base d’Al-Dhafra sont depuis mobilisés dans la défense de l’espace aérien.

La construction d’un partenariat stratégique

 

La jeune Fédération de sept émirats se démarque des autres monarchies du Golfe dès son indépendance en 1971. Sous l’impulsion du Cheikh Zayed ben Sultan Al Nahyane, sa politique étrangère repose sur une stratégie de diversification économique et de multiplication des partenariats économiques et militaires. Conscient de l’épuisement des ressources pétrolières, le pays mise sur le tourisme, la culture et l’attractivité économique comme en témoignent les projets innovants dès les années 1980 tels que la compagnie aérienne Emirates (1985), et le développement de zones franches telles que JAFZA (1985) et DAFZA (1996).

Dans ce contexte, les relations avec la France se développent rapidement : un accord de coopération culturelle et technique entre la France et les Émirats arabes unis est signé en 1975, suivi en 1977 d’un accord militaire facilitant la fourniture d’équipements français aux forces émiriennes. Cette coopération s’intensifie dans les années 1990 avec d’importants contrats d’armement et la vente de chars Leclerc et de Mirage. Entre 1976 et 1990, environ 70 % des équipements militaires émiriens proviennent de la France.

Le renforcement de cette coopération dans les années 1990 s’inscrit dans une dynamique progressive liée aux conséquences des deux guerres du Golfe, qui ont reconfiguré les équilibres au Moyen-Orient. La France entretenait auparavant une relation étroite avec l’Irak et le Liban, mais le succès de l’intervention américaine au Koweït entraine un rééquilibrage stratégique. L’Irak est affaibli et placé sous le contrôle des Nations Unies, tandis que la présence militaire syrienne au Liban se consolide avec le soutien de la diplomatie américaine.

Parallèlement, la Fédération s’affirme comme un acteur de stabilité, notamment au sein du Conseil de Coopération du Golfe (1981), et renforce ses partenariats de défense. Un accord de défense avec la France est signé en 1995, prélude à l’implantation militaire française inaugurée en 2009.

L’établissement d’une relation privilégiée

 

La relation militaire – Une clause de sécurité de l’accord de défense signé en 2009 prévoit l’intervention de la France en cas d’agression des Émirats arabes unis par un État tiers, dans un contexte marqué par les tensions avec l’Iran de l’ultraconservateur Mahmoud Amadinejad (2005-2013), le développement du nucléaire iranien et des démonstrations de forces au travers de tirs expérimentaux. Parallèlement, les Forces françaises aux Émirats arabes unis permettent à la France de sécuriser ses intérêts et d’ancrer durablement sa présence dans le Golfe. Si la France a signé des accords de défense avec Bahreïn (2007), le Koweït (2009) et le Qatar (2019), la base militaire à Abu Dhabi demeure la seule implantation française permanente dans la région, regroupant 900 militaires issus des trois armées et des civils de la défense en 2025.

La dimension culturelle – La France contribue au rayonnement international des Émirats dès les années 1970 avec l’implantation d’institutions culturelles comme l’Alliance française d’Abu Dhabi (1974) et celle de Dubaï (1982). Cette coopération s’intensifie sous Mohammed ben Zayed, soucieux de projeter une image de modernité et d’ouverture culturelle auprès de ses partenaires occidentaux, avec des projets emblématiques comme la Sorbonne à Abu Dhabi (2006) et du Louvre Abu Dhabi (2007). Lors de l’inauguration du musée en 2017, Emmanuel Macron rappelle l’importance de l’extension du partenariat au domaine culturel.

Le partenariat économique – Les échanges bilatéraux franco-émiriens occupent une place centrale dans la présence française au Proche et au Moyen-Orient. En 2025, le pays demeure le premier client de la France dans la région, concentrant 42,3% des exportations françaises en 2024, contre 33% en 2023. Cette relation s’appuie sur un ancrage économique durable : la France est le quatrième investisseur étranger dans le pays et les Émirats concentrent le plus grand nombre d’implantations françaises dans la région avec plus de 600 filiales, comme TotalEnergies depuis 1939. Les entreprises françaises participent aux grands projets du pays, notamment dans le développement urbain et la transition écologique.

Une relation éprouvée par le conflit iranien

 

L’escalade militaire autour de l’Iran place la France dans une situation de dépendance stratégique vis-à-vis des Émirats arabes unis. Si la France adopte une posture diplomatique prudente, elle est engagée juridiquement, historiquement et humainement dans le pays. Depuis son implantation, la base militaire française à Abu Dhabi joue un rôle central dans la sécurité du golfe Persique et dans la lutte contre le terrorisme. Les forces françaises ont été déployées dans la lutte contre l’État islamique avec l’opération Chammal en Irak et ont apporté leur contribution à l’opération d’évacuation de ressortissants afghans en 2021. Cette présence se traduit sur le terrain par une coopération interarmées étroite illustrée lors d’exercices réguliers.

L’implication française n’est pas sans risque : un militaire français a été tué par une attaque de drones iranienne en Irak. A cela s’ajoute la nécessité de protéger les plus de 400 000 expatriés français dans la région. Dans ce cadre, la France ne peut rester neutre en cas d’escalade et serait susceptible d’être directement impliquée dans le conflit. L’accord de défense formalise cet engagement, comme l’a illustré l’intervention française à la suite des attaques des Houthis en janvier 2022.

La posture des Émirats face au conflit avec l’Iran relève d’un pragmatisme assumé inscrit dans une politique étrangère centrée sur la défense de leurs intérêts. Les deux pays sont engagés dans un conflit territorial ancien, notamment autour des îles d’Abou Moussa, de la Grande et de la Petite Tomb, qui ancre durablement la menace iranienne dans l’environnement régional. Pourtant, les Émirats privilégient la désescalade afin de protéger leur attractivité touristique et leur modèle économique.

Les Émirats cultivent ainsi la réputation d’être un havre de paix au cœur de l’instabilité régionale. Une réputation largement relayée par les influenceurs, en passant sous silence les avantages fiscaux pour les expatriés et la politique plus interventionniste et expansionniste comme au Yémen ou au Soudan. Il est donc peu probable que les Émirats déclarent officiellement la guerre à l’Iran. Dans le contexte actuel, le pays se positionne comme un acteur défensif prêt à répondre aux attaques, en s’appuyant sur le soutien de ses alliés dont la France.

Conclusion et prospective

 

La particularité de la relation franco-émirienne réside dans l’étendue des domaines de coopération, qui évoluent au gré des intérêts mutuels des deux partenaires. Une relation « unique par son ampleur », selon Nicolas Sarkozy, mais qui oblige de facto la France à prendre au sérieux la menace iranienne dans la région et particulièrement sur le territoire émirien.  Depuis le début du conflit, les Rafale ont abattu une dizaine de drones et de missiles iraniens.

L’intervention israélo-américaine pourrait-elle redéfinir l’équilibre sécuritaire au Moyen-Orient ? Les pays du Golfe se trouvent en première ligne face au conflit. Malgré l’aide d’urgence fournie par Washington aux Émirats, au Koweït et à la Jordanie – les Émirats se sont fourni environ 7 milliards d’armes américaines dont des systèmes de défense antimissile Patriot – ainsi que sa présence militaire dans la région, les États-Unis n’ont pas réellement renforcé la défense de ces pays. Au contraire, elle semble avoir accru leur exposition aux menaces. Cette situation soulève la question de la nécessité, pour les États-Unis, de consulter les pays du Golfe qui accueillent des bases américaines, d’optimiser l’utilisation des systèmes de défense antiaérienne et de réfléchir à un partage plus équitable des coûts engendrés par la guerre.


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Bibliographie

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(*) Emma Dupuy est titulaire d’un master d’anglais, et d’un Master Médiation et Conflictualité spécialisé dans l’analyse stratégique et la gestion de crise. Spécialisée dans la géopolitique et la zone du Moyen-Orient, elle est auteur d’un mémoire sur l’évolution des relations franco-émiriennes et réaliser un stage dans l’analyse des flux migratoires en provenance des pays en conflit.

Ses différentes expériences au ministère des Armées, au ministère de l’intérieur, et dans l’enseignement lui ont permis de développer rigueur, capacité d’adaptation et esprit d’analyse.

Formée à la médiation et aux environnements complexes, elle se focalise sur les contextes exigeants nécessitant réactivité, polyvalence, sens des responsabilités et travail en équipe.