SCENARIOS DE CRISE
POUR LA FRANCE

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Olivier Passet (*)
Économiste
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Chacun sait bien que le conflit en Ukraine aura des répercussions sur notre vie de tous les jours, et sur nos porte-monnaie. Que va-t-il se passer ? L’auteur imagine quelques scénarios, avec une certitude : prévoir aujourd’hui l’impact économique du conflit ukrainien est prématuré.
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Ramené à sa dimension la plus évidente, ce conflit est d’abord un choc sur les prix de l’énergie et des matières premières.

D’un point de vue qualitatif, on sait ce que cela produit. Du côté des entreprises dans l’incapacité de répercuter intégralement la hausse des coûts sur leur prix, c’est une dégradation des marges. Du côté des ménages, dont les salaires ne sont qu’incomplètement indexés sur l’inflation, c’est une dégradation du pouvoir d’achat. Conséquence : un mauvais coup porté sur la consommation, donc sur les débouchés des entreprises, donc sur l’investissement… Bref, un décrochage de la croissance.

C’est certainement la dimension la mieux cernée. Et si l’on fait comme d’habitude, on prolonge l’embardée du pétrole déjà observée (de l’ordre de 30% par rapport à mars), en supposant que le conflit s’enlise plusieurs mois sans s’aggraver, et en maintenant les prix des matières premières sur leur palier actuel. 
Un choc de ce type, si l’on en croît les modèles, érode de 0,2% le taux de croissance dans les trimestres à venir et dévie à terme de 1 à 2% % le PIB de sa trajectoire initiale. En gros, pour la France, au lieu des 3,5-4% et 2% initialement prévus pour 2022 et 2023, nous aurons plutôt 3 et 1… Un ralentissement du rebond difficile à qualifier de récession.

Le scénario de résilience

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Ce scénario médian écrase néanmoins la profondeur du trauma vécu par les agents privés et les risques de sortie de route. En vérité, si l’on veut vraiment dire quelque chose sur ce choc, très incertain, il nous faut raisonner en effet de seuil. Ce que l’on peut entrevoir, c’est qu’en dessous d’un certain seuil de crise, on aura la résilience des économies avec les États en appui ; au-dessus d’un certain seuil, on aura rupture et amplification catastrophique. Et ce que l’on sait aussi, c’est qu’en cas de crise écourtée, il se peut même que l’on puisse avoir un impact paradoxal bénéfique de la guerre sur la croissance et les affaires.

Premièrement, il y a place pour un scénario de résilience si l’on tient compte de la situation de départ favorable des entreprises, mais aussi des ménages en début de crise.

Côté ménages, une inflation de 4% alourdit certes le panier de consommation des ménages, d’une cinquantaine de milliards. Mais c’est un chiffre à mettre au regard des 160 milliards d’épargne constituée durant la crise covid… Cette épargne involontaire basculerait alors pour partie en désépargne involontaire, agissant comme amortisseur. Un effet amortisseur consolidé de surcroît par les aides de l’État ciblées sur les ménages les plus vulnérables.

Côté entreprises, la situation de profitabilité et de trésorerie des entreprises permet aussi de temporiser l’ajustement. Le rebond de 2021 a permis à la majorité d’entre elles de restaurer ou d’améliorer leur situation par rapport à 2019, en dépit de la surchauffe des prix des matières premières déjà observée avant le 24 février. Les économies n’échapperont pas à un trou d’air, à un attentisme sur les investissements et les embauches, mais le freinage ne sera pas nécessairement sec.


Le scénario de rupture


C’est la force et la faiblesse de la situation actuelle. La confiance sur les volumes a jusqu’ici relégué au second plan les enjeux de rationalisation et boosté les stratégies d’expansion, de capacité, de diversification. Mais un choc trop brutal et prolongé sur les débouchés replacerait au premier plan les enjeux de profitabilité et dynamiterait tout l’édifice des anticipations. Ce scénario de rupture catastrophique ne manque pas de déclinaisons possibles. Embolie des approvisionnements en cas d’embargo énergétique, cassure violente de la croissance conduisant à un abandon des projets d’investissements. Et lorsque les entreprises basculent massivement sur des stratégies de rationalisation, de compression des coûts, de downsizing, de réduction de la masse salariale… la dépression nourrit la dépression, fragilise les intermédiaires financiers, rationne le crédit, etc…Il n’est pas besoin de s’attarder sur ce cercle vicieux.


Et si la crise durait deux mois ?

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Supposons, néanmoins, que cette crise géopolitique trouve son épilogue dans un horizon de deux mois. Les agents privés ont certes différé par précaution certaines dépenses et projets d’investissement, sans les annuler pour autant. Ils bénéficieraient alors de nouvelles impulsions non programmées avant mars, en appui de leur rebond.

Les conditions seraient réunies pour un mini contrechoc pétrolier et gazier, avec pour arrière-plan une diversification des approvisionnements, le retour de certains producteurs (Iran, Venezuela) et une augmentation de l’offre d’autres pays.

Les États de leur côté ont appuyé sur l’accélérateur en termes d’isolation thermique, d’investissement dans les énergies bas carbone, dans certains matériaux stratégiques ou encore en matière d’équipement militaire. Les plans de relance inaugurés après le covid ont ainsi augmenté d’échelle.

Les agendas de resserrement monétaires ont été différés. C’est un scénario de relance dans la reprise qui s’esquisse alors où 2023 bénéficie d’un élan inattendu.

Le jeu est ouvert donc. Et le but à ce stade n’est pas tant de s’aventurer dans un chiffrage millimétrique de la croissance, mais plutôt de repérer le plus précocement possible l’aiguillage dans lequel nous embarque le conflit ukrainien.

 

Site d’origine (publication et diffusion) : XERFICanal
Sujet : « Conflit ukrainien : quels scenarios de crise pour la France ? » 
Intervenant : Olivier Passet 
Date de mise en ligne sur le compte YouTube : 30 mars 2022
Pour accéder au site XERFICanal, cliquez ICI

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(*) Olivier Passet est directeur de la Recherche chez Xerfi Canal. Il a été économiste à l’OFCE (1989-2000), chargé de mission puis chef du service économique et financier international du Commissariat Général du Plan (2000-2006), chef du service Économie-Finances du Conseil d’analyse stratégique auprès du Premier Ministre (2006-2011) et conseiller au Conseil d’analyse économique (2011-2012).Il est aujourd’hui directeur des synthèses chez Xerfi, notamment en charge du suivi des politiques économiques et des mutations de l’appareil de production. Depuis 2014, il est également membre de la commission économique de la Nation.

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