Panorama du monde contemporain

Vincent Gourvil (*)
Haut fonctionnaire
Docteur en sciences politiques

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Où l’auteur résume les questions majeures qui constituent la réalité géostratégique d’un monde en plein chaos sur fond de redéfinition de forces d’influence.

 

« Réfléchir c’est difficile, c’est pourquoi la plupart des gens jugent » (Carl Jung). N’est-ce pas le mal profond qui ronge nos sociétés de l’infobésité ? Ces sociétés de donneurs de leçons de morale en continu. Ces sociétés de journalistes qui désinforment plus qu’ils n’informent. Ces sociétés de pseudo-experts qui jugent avant d’analyser objectivement les faits. Ces sociétés de pseudo-chercheurs qui ne trouvent que ce qu’ils cherchent.  De nos jours, rares sont les analystes sérieux des (r)évolutions que connait le monde du XXIe siècle. Un monde en transition entre deux mondes. C’est pourquoi, nous devons apprécier à sa juste valeur le contenu de l’entretien de qualité accordé au quotidien Le Monde par Dan Wang, chercheur sino-canadien installé aux États-Unis[1]. L’homme ne s’embarrasse pas d’inutiles figures de rhétorique. Il privilégie l’approche froide et distante du médecin clinicien qui porte le diagnostic pertinent sur les maux du patient monde à l’approche idéologique pétrie d’émotions et de bons sentiments de bon aloi dans nos sociétés de connivence. Arrêtons-nous sur le diagnostic qu’il porte sur la rivalité sino-américaine croissante mais aussi sur la descente aux enfers de notre impuissante Europe balayée par les vents de l’Histoire ! Il devrait inspirer bons esprits et bons apôtres qui nous gouvernent si mal.

CHINE/ÉTATS-UNIS : LA RIVALITÉ CROISSANTE

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Dan Wang aborde le sujet passionnant de l’évolution de la relation sino-américaine avec objectivité et originalité. « Out of the Box » comme diraient nos amis de la Perfide Albion. Après avoir mis en avant ce qui rapproche conceptuellement Américains et Chinois, il expose ensuite avec brio ce qui les différencie.

Ce chercheur souligne que les deux pays présentent des points communs : Américains et Chinois partagent le même goût pour la consommation, le pragmatisme, mais aussi la même passion pour le progrès technologique[2]. Mais, au-delà de ces similitudes, un fossé sépare les deux Superpuissances. Alors qu’aux États-Unis, les principaux dirigeants ont une formation juridique, leurs homologues chinois sont des ingénieurs. En conséquence, les seconds croient dur comme fer à la force des grands projets et de leur ingénierie sociale (le traitement de la population par les chiffres). Le résultat est devant nos yeux. Les Chinois réussissent à construire une ligne ferroviaire à grande vitesse entre Shangaï et Pékin en trois ans alors que la ligne à grande vitesse entre San Francisco et Los Angeles est toujours dans les cartons en raison de la multiplicité des recours juridiques intentés et il n’est même pas sûr ce que ce projet voit le jour. Cette approche juridique des problèmes tend à faire perdre à l’Amérique sa vocation de nation de bâtisseurs. Le chercheur poursuit sa réflexion en proposant des pistes de solution pour renforcer l’action publique.

Dan Wang poursuit sur sa lancée en examinant les atouts et handicaps de la Chine dans sa lutte pour s’imposer comme la superpuissance qui façonnera notre futur. Lui qui connaît parfaitement le pays qui l’a vu naître, estime « peu probable » cette hypothèse pour des raisons économiques (après des années fastes, « le temps de l’hypercroissance est révolu », en particulier depuis la crise du Covid), politiques (doutes sur l’efficacité du système politique chinois avec des dirigeants âgés et indéboulonnables) et démographiques (À Shangaï, plus personne ne veut faire d’enfants et le taux de fécondité est le plus bas du monde). Nonobstant tous ces handicaps structurels, la Chine représente environ un tiers de la capacité manufacturière mondiale. Cette part devrait augmenter parce qu’elle investit énormément dans le secteur de l’énergie (40 centrales nucléaires sont en construction alors qu’aux États-Unis, le chiffre est de zéro et qu’en Allemagne, on les ferme). De l’autre côté, 60% du mix énergétique chinois est encore alimenté par le charbon. Nous sommes face à une contradiction : championne des technologies du futur, la Chine s’accroche à celles du passé.

Si ce pays dispose d’une supériorité sur les technologies telles que l’IA, il n’est pas en mesure de définir une vision attrayante de l’épanouissement humain. Pire encore, la domination des ingénieurs sur le système politique étouffe la créativité. De l’autre côté, les États-Unis demeurent une puissance militaire, financière et culturelle, deux qualités que n’ont pas les Chinois. Par ailleurs, en dépit de l’idéologie de Donald Trump, le pays attire toujours autant, si ce n’est plus, de Chinois ou d’Européens (Français en particulier), les plus talentueux qui veulent construire leur vie aux États-Unis qui demeure une terre de tous les possibles. Dan Wang, canado-chinois, se sent mieux accepté aux States qu’en Europe. Dont acte. Pour toutes ces raisons, il considère que les États-Unis garderont encore longtemps une longueur d’avance sur la Chine communiste d’aujourd’hui.

EUROPE : LA DESCENTE AU ENFERS

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Une question d’importance est dès lors posée : que devient l’Europe au sein de ce grand jeu diplomatique ? Se contente-t-elle de jouer les utilités ? Certainement pas, elle qui vit dans sa bulle technocratique. Elle est la spectatrice d’un monde en totale refondation. Dan Wang, dont l’épouse est autrichienne, ne mâche pas ses mots quand il décrit la faillite de l’Europe dans le monde du XXIe siècle.

Reprenons in extenso ce qu’il nous dit pour ne pas trahir sa pensée : « L’Europe perd les batailles à plates couture. Elle est submergée par la concurrence industrielle de la Chine. Elle perd face aux États-Unis sur les biotechnologies, les services financiers, l’IA. Une grande partie de ce qui soutient le marché boursier européen aujourd’hui, ce sont des consommateurs asiatiques qui achètent des sacs à main français. Cela ne se présente pas comme un avenir prometteur. L’Europe est une économie de mausolée. Le moteur est cassé. Et les Européens ne sont pas ouverts à l’immigration. L’avenir sur ce continent est compromis non seulement par la présence d’une droite dure, mais aussi par celle d’une gauche dogmatique, décroissante et antinucléaire. Les partis populistes de droite devancent les partis au pouvoir partout, entre l’AfD en Allemagne, le Rassemblement national en France, et Reform UK au Royaume-Uni. Les Européens se moquent de Trump à juste titre, mais les forces trumpistes dévorent l’Europe également. Les mausolées ne reviennent jamais à la vie. Ceci étant dit, il y a toujours des lueurs d’espoir. Les États les plus agiles s’en tireront mieux que les autres. Je pense à la Suède, au Danemark ou à la Suisse ». Il ajoute par ailleurs : « Les Allemands ont complètement manqué le marché des véhicules électriques » ainsi que : « Dans l’Union européenne, on parle plutôt en ce moment d’instaurer des sanctions contre la Chine. La réalité très concrète, c’est que la Chine est en train de désindustrialiser l’Europe, à commencer par la Chine ». On ne saurait mieux dire dans le monde tel qu’il est et non dans celui fantasmé par les Européens.

On ne saurait mieux dire à propos de ce réquisitoire sans appel. Les dirigeants européens en tirent-ils les conséquences qui s’imposent ? Que nenni[3]. Ils préfèrent le déni. Un grand classique de la tambouille bruxelloise à la sauce Ursula von des Pfeizer. Comme aurait dit l’humoriste, Pierre Dac : « L’avenir, c’est du passé en préparation ».

LA SYMPHONIE DU NOUVEAU MONDE

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Otto von Bismarck nous rappelle à juste titre que « La politique n’est pas l’art du possible, c’est de rendre possible ce qui est nécessaire ». Dan Wang nous le rappelle, à sa manière, avec ses mots, lorsqu’il porte son regard acéré de chercheur, de scientifique, de clinicien sur le monde réel tel qu’il est et non sur le monde irréel que nos dirigeants persistent à vénérer comme le Saint Chrême. Il va toujours droit au but sans manier la langue de bois épaisse de nos géopoliticiens de pacotille et de plateaux de télévision des chaînes d’information/de désinformation en continu. Il sait aller du général au particulier en étayant sa démonstration théorique par quelques exemples concrets qui parlent d’eux-mêmes. Il sait penser contre lui-même lorsqu’il porte des jugements sévères contre l’Administration Trump qu’il tempère aussitôt par ce qui fonctionne bien aux États-Unis. Nous avons ici un exemple intéressant du pragmatisme anglo-saxon que l’on peut/doit opposer au dogmatisme européen, et plus particulièrement, français. Une source d’inspiration que ne devraient pas négliger nos technocrates hexagonaux omnipotents et omniscients. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, a-t-on coutume de dire. Il ne nous reste plus qu’à adresser un immense merci à Dan Wang pour son excellent panorama du monde contemporain !

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur

 

[1] Pascal Riché (propos recueillis par), Dan Wang : « La Chine ne détrônera pas les États-Unis en tant que puissance mondiale, Le Monde, 6-7 septembre 2026, pp. 26-27.

[2] Dan Wang, La Chine à toute vitesse. La quête de la Chine pour façonner l’avenir, Arpa, 2026.

[3] Pierre Ramond, Le monde semble rappeler à l’Europe qu’elle n’a pas la capacité d’influencer les décisions de Washington, www.lemonde.fr , 27 août 2026.


(*) Vincent Gourvil est le pseudonyme d’un haut fonctionnaire, par ailleurs Docteur en sciences politiques.

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