Mineurs en détention à Madagascar
(2de partie)

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Solenn Thomas (*)
Licence Relations Internationales à l’UCO

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Suite et fin de l’enquête que l’auteure a menée sur le terrain concernant la détention des mineurs malgaches. Dans ce second et dernier volet, elle aborde les conséquences humaines de la détention.

 

Si le cadre juridique malgache affirme le caractère exceptionnel de la privation de liberté pour les mineurs et prévoit un traitement adapté à leur âge, la réalité de la détention révèle un ensemble de fragilités structurelles. Au-delà de la seule question judiciaire, l’incarcération expose les enfants à des conditions de vie susceptibles d’aggraver leur vulnérabilité.

Une sécurité précaire et des atteintes aux droits

Au-delà des difficultés matérielles, la détention des mineurs s’accompagne de risques importants en matière de sécurité et de respect des droits fondamentaux. Dans plusieurs établissements, les acteurs de terrain signalent des violences régulières entre détenus, prenant la forme de vols de nourriture ou de vêtements, d’intimidations ou d’agressions nocturnes. Plusieurs témoignages évoquent également des pratiques de violence et d’intimidation entre détenus. Comme l’explique un jeune ancien détenu :

« Les chefs de chambre consomment de la drogue. Deux jeunes les ont dénoncés aux sœurs. La nuit, pour se venger, les chefs de chambre les ont tabassés. Ce qui m’a aussi marqué, c’est le bizutage pour les nouveaux arrivants. Tous les chefs de chambre tabassent les jeunes sous prétexte de leur souhaiter la bienvenue. »

L’absence de surveillance continue à l’intérieur des dortoirs durant la nuit à partir de 17h renforce ces phénomènes et favorise l’installation d’un climat d’insécurité. Certains travailleurs sociaux décrivent une véritable logique de survie au quotidien. Plusieurs jeunes évoquent une forte anxiété au moment du coucher, une fois les portes fermées, et expliquent dormir avec leurs affaires sous la tête pour éviter les vols ou rester éveillés par crainte d’agressions. Les témoignages recueillis auprès d’anciens mineurs détenus décrivent des rapports de domination et des violences quotidiennes entre codétenus, souvent liées à des hiérarchies informelles au sein des dortoirs.

« Quand je suis arrivé, mes codétenus ont pris tous mes vêtements pour les remplacer par des vêtements sales et en mauvais état. Quand ma mère m’a rendu visite, elle a apporté une bouteille de riz. Ils ont pris la bouteille et ne m’ont laissé qu’une seule tasse de riz. Une fois, l’un des plus grands, que l’on appelle “Commissaire”, a perdu son argent. Le soir, il nous a forcés à nous mettre par terre et a marché sur nos têtes. J’ai aussi été victime de vol quand j’étais là-bas, car on me volait souvent ma nourriture dans mon casier, même s’il fermait à clé. »

Par ailleurs, le principe de séparation entre mineurs et majeurs, pourtant garanti par les textes, se heurte aux contraintes structurelles du système pénitentiaire. Des situations de cohabitation ou la présence de personnes se déclarant mineures en l’absence de documents d’état civil sont parfois observées, exposant les plus jeunes à des rapports de domination ou à des influences négatives.

À cela s’ajoute, dans certains établissements, une absence de différenciation selon la nature ou la gravité des infractions : des mineurs poursuivis pour des faits mineurs comme un vol à l’étalage ou le vol d’un téléphone, peuvent être placés dans les mêmes dortoirs que d’autres impliqués dans des actes beaucoup plus graves. Cette promiscuité accroît les risques de violence, d’intimidation et de contagion délinquante. Dans ce contexte, la détention peut devenir un espace de socialisation délinquante, au contact de profils plus expérimentés, compromettant les objectifs de protection et de réinsertion.

Enfin, des pratiques informelles sont parfois observées. Cela inclut la circulation de produits illicites (drogue), la vente de biens de première nécessité (par exemple du savon, de la nourriture ou du matériel d’hygiène) ainsi que des demandes d’argent pour faciliter certaines démarches administratives ou pour accéder à des services et droits, tels qu’une consultation médicale, un appel téléphonique ou l’obtention d’un document.

Une prise en charge éducative et psychosociale insuffisante

La loi prévoit l’accès à l’éducation, aux soins de santé et à un accompagnement adapté. Dans les faits, ces dispositifs existent mais demeurent partiels et inégalement accessibles.

L’accès à l’enseignement dépend fortement des capacités d’intervention des structures partenaires et des contraintes d’organisation. Tous les mineurs ne bénéficient pas d’une scolarisation régulière et les volumes horaires restent limités. Pour des jeunes souvent en situation de décrochage scolaire avant l’incarcération, cette discontinuité réduit les perspectives de réinsertion.

L’accès aux soins médicaux constitue également un point de fragilité. La présence de personnel de santé n’est pas toujours permanente et les consultations spécialisées restent rares dans plusieurs établissements.

Sur le plan psychosocial, des dispositifs d’accompagnement existent (entretiens individuels, groupes de parole, activités culturelles ou professionnelles), mais leur portée demeure limitée au regard du nombre de jeunes concernés.

Dans ce contexte, les interventions d’organisations non gouvernementales jouent un rôle important dans le maintien des activités éducatives, psychosociales et d’assistance juridique.

Des impacts psychologiques et sociaux durables

L’incarcération représente pour la plupart des mineurs une rupture brutale, marquée par un changement d’environnement radical et l’exposition à un univers perçu comme hostile. Les travailleurs sociaux décrivent des situations fréquentes d’anxiété, de repli, de troubles du sommeil ou de perte de repères.

Dans un contexte où la sécurité dépend souvent de l’appartenance à un groupe, les jeunes peuvent être conduits à adopter des comportements ou des normes propres au milieu carcéral. Cette dynamique d’adaptation peut favoriser l’intériorisation de logiques de violence ou de délinquance, particulièrement chez les primo-délinquants.

La rupture du lien familial constitue un autre facteur majeur de fragilisation. Si les visites sont possibles, leur fréquence diminue souvent avec le temps en raison de l’éloignement géographique, du coût des déplacements ou de la précarité des familles. Selon les travailleurs sociaux, environ un tiers des mineurs ne reçoit aucune visite, notamment en raison de l’éloignement, de la précarité ou de situations de rupture familiale après plusieurs mois de détention. Cette absence de soutien est fréquemment associée à un sentiment d’abandon et à une détresse psychologique accrue.

Au-delà de la famille, la stigmatisation sociale liée à l’incarcération complique le retour dans la communauté. Les jeunes sortant de détention se heurtent à des préjugés persistants et à des difficultés d’accès à l’emploi ou à la formation, dans un contexte où leurs trajectoires scolaires sont déjà fragiles.

Un enjeu structurel pour la protection de l’enfance

Les constats observés dans les lieux de détention ne peuvent être dissociés du contexte socio-économique et institutionnel plus large. Le recours fréquent à la détention provisoire, l’insuffisance des alternatives éducatives et la faiblesse des dispositifs de protection sociale contribuent à faire de l’incarcération une réponse souvent utilisée face à des situations de vulnérabilité sociale. La réduction du recours à l’enfermement suppose le développement effectif des alternatives prévues par la loi, en particulier la liberté surveillée qui demeure aujourd’hui limitée et n’est mise en œuvre que dans certaines zones, exclusivement par l’ONG Grandir Dignement.

Dans ce contexte, la situation des mineurs détenus dépasse la seule question pénitentiaire. Elle interroge plus largement la capacité du système à assurer une prise en charge effective de l’enfance en difficulté. Au regard des fragilités structurelles existantes, l’enjeu apparaît ainsi moins comme celui de l’amélioration des conditions d’enfermement que comme celui de la réduction du recours à l’enfermement lui-même.


(*) Solenn Thomas est étudiante en 3ème  année de Licence de Science Politique parcours Relations Internationales à l’Université Catholique de l’Ouest de Nantes, après avoir effectué une mobilité internationale dans le cadre du programme Erasmus+ à l’Université de Pécs (Hongrie). Elle est très impliquée dans l’action humanitaire et la protection des populations vulnérables. Dans ce cadre, elle a effectué un stage au sein de l’ONG « Grandir Dignement » à Madagascar, dédié au soutien des mineurs en détention, en partenariat avec l’UNICEF.

Source photo bandeau : IA / Laure Fanjeau

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