Des femmes djihadistes dans le bassin du lac Tchad

(1ère partie)

Moussa Bobbo (Ph.D) (*)
Historien et chercheur

.
Quand la terreur se fait femme… Ou comment Boko Haram s’est lancé dans un processus de féminisation du terrorisme djihadiste dans le bassin du lac Tchad. Une stratégie qui s’est amplifiée depuis le milieu des années 2010 que l’auteur étudie et relate, éléments factuels à l’appui.

.

Depuis le début des années 2010, l’insurrection de Boko Haram dans le bassin du lac Tchad s’est imposée comme l’une des crises sécuritaires les plus graves du continent africain. Ce conflit asymétrique, qui s’étend entre le Nigeria, le Niger, le Cameroun et le Tchad, a causé des dizaines de milliers de morts et provoqué le déplacement de plus de deux millions de personnes. Dans ce contexte de violence prolongée, une transformation notable des modes opératoires de l’organisation djihadiste est apparue : l’intégration massive des femmes dans les dispositifs opérationnels du terrorisme.

Longtemps perçues exclusivement comme des victimes de la violence insurgée, notamment à travers les enlèvements massifs, les mariages forcés et l’esclavage sexuel, les femmes associées à Boko Haram occupent désormais une place plus complexe dans l’économie de la violence. L’utilisation de femmes et de jeunes filles comme kamikazes constitue l’une des innovations tactiques les plus marquantes du groupe. Plusieurs études indiquent que Boko Haram est l’organisation insurgée ayant utilisé le plus grand nombre de femmes dans des attentats suicides dans l’histoire contemporaine. Selon l’analyse des rapports des forces de sécurité et de défense des pays du bassin du lac Tchad, plus de la moitié des attentats suicides attribués au groupe entre 2014 et 2025 ont été réalisés par des femmes ou des adolescentes. Cette évolution stratégique s’inscrit dans une tendance plus large observée dans plusieurs organisations insurgées et terroristes au cours des dernières décennies. Des groupes tels que les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) au Sri Lanka, les « veuves noires » tchétchènes ou encore l’organisation État islamique ont également mobilisé des combattantes et des kamikazes féminins. Cependant, le cas de Boko Haram se distingue par l’ampleur et la systématisation de cette stratégie. L’organisation a exploité les normes sociales et culturelles de la région, notamment la réticence des forces de sécurité à fouiller les femmes, afin de contourner les dispositifs de contrôle et de maximiser l’effet de surprise des attaques.

Les attentats suicides féminins se sont particulièrement multipliés à partir de 2014, période correspondant à l’intensification des opérations militaires contre le groupe et à la fragmentation interne de l’organisation. Face à la pression militaire croissante exercée par la Force multinationale mixte (FMM) et les armées nationales, Boko Haram a progressivement adopté des tactiques asymétriques reposant sur des attaques ciblant des populations civiles dans les marchés, les camps de déplacés ou les lieux de transport. Dans ce contexte, les femmes — souvent très jeunes — ont été utilisées comme vecteurs d’attaque en raison de leur capacité à se fondre dans l’espace social. Ainsi, la féminisation du terrorisme dans le contexte de Boko Haram ne peut être analysée uniquement comme une transformation opérationnelle des stratégies insurgées. Elle renvoie également à des dynamiques sociales, culturelles et politiques plus larges, notamment la vulnérabilité structurelle des femmes dans les zones de conflit, les logiques d’endoctrinement idéologique et les stratégies de survie dans un environnement marqué par la violence et l’effondrement des structures étatiques. Dès lors, nous nous posons la question de savoir : comment Boko Haram a-t-il transformé la participation féminine en un instrument stratégique de violence terroriste dans le bassin du lac Tchad et quelles implications sécuritaires et sociales cette féminisation du terrorisme engendre-t-elle pour les États et les sociétés locales ? Dans cette perspective, cet article se propose d’analyser les logiques et les implications de la féminisation du terrorisme djihadiste dans le bassin du lac Tchad à partir du cas de Boko Haram. Il s’appuie sur une approche combinant l’analyse des dynamiques organisationnelles du groupe, l’étude empirique des données liées aux attentats suicides impliquant des femmes.

La féminisation du terrorisme djihadiste : cadre conceptuel et évolution d’un phénomène global

.

Longtemps marginalisée dans les analyses sur la violence politique, la participation des femmes aux mouvements terroristes constitue aujourd’hui un champ d’étude en pleine expansion dans les recherches sur la sécurité internationale et les conflits contemporains. Si les femmes ont traditionnellement été perçues comme des victimes ou des actrices secondaires des conflits armés, les évolutions récentes du terrorisme, notamment dans les mouvements djihadistes, révèlent une implication croissante et multiforme des femmes dans les dynamiques de radicalisation, de mobilisation et d’action violente. Cette transformation s’inscrit dans un contexte où les organisations terroristes adaptent continuellement leurs stratégies afin de contourner les dispositifs sécuritaires et de maximiser l’impact symbolique et opérationnel de leurs actions.

Dans cette perspective, la féminisation du terrorisme ne peut être comprise uniquement comme une simple participation accrue des femmes aux activités terroristes, mais plutôt comme une évolution stratégique et idéologique des organisations armées qui intègrent progressivement les femmes dans leurs structures et leurs opérations. L’analyse de ce phénomène nécessite ainsi de dépasser les stéréotypes de genre associés à la violence politique et d’examiner les logiques sociopolitiques, culturelles et opérationnelles qui favorisent l’engagement féminin dans ces organisations.

Examinons d’abord les apports théoriques relatifs à la participation des femmes à la violence politique, avant d’analyser la manière dont la féminisation du terrorisme s’est progressivement imposée comme une innovation stratégique au sein de plusieurs organisations armées, notamment dans les mouvements djihadistes contemporains.

Femmes et violence politique : dépasser le stéréotype de la passivité

.

Les analyses traditionnelles des conflits armés ont longtemps présenté les femmes principalement comme des victimes passives de la violence ou comme des actrices périphériques jouant des rôles de soutien logistique, domestique ou médical. Cette représentation est profondément ancrée dans les constructions sociales de genre qui associent la féminité à la passivité, à la maternité et à la non-violence (Sjoberg & Gentry, 2007). Pourtant, l’histoire des conflits contemporains montre que les femmes ont régulièrement participé à la violence politique, que ce soit comme combattantes, stratèges ou même dirigeantes de mouvements armés.

Les travaux en études de genre ont contribué à déconstruire ces stéréotypes en soulignant que la participation des femmes à la violence politique ne constitue pas une anomalie mais une dimension structurelle des dynamiques de guerre et de radicalisation (Bloom, 2011). Selon Mia Bloom, les organisations terroristes exploitent la présence des femmes pour accroître leur efficacité opérationnelle et leur impact médiatique. Elle note que « les femmes peuvent être des acteurs particulièrement efficaces dans les opérations terroristes car elles sont moins susceptibles d’être suspectées par les forces de sécurité » (Bloom, 2011).

Plusieurs exemples historiques illustrent cette participation active des femmes. Au Sri Lanka, les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) ont largement mobilisé des femmes au sein de leurs unités combattantes. Les « Black Tigers », unité spécialisée dans les attentats suicides, comprenaient un nombre significatif de femmes. L’une des figures les plus emblématiques reste Thenmozhi Rajaratnam, responsable de l’assassinat de l’ancien Premier ministre indien Rajiv Gandhi en 1991 (Alison, 2004).

De même, dans le conflit tchétchène, les « Black Widows » ont mené plusieurs attaques spectaculaires contre des cibles russes au début des années 2000. Ces femmes kamikazes, souvent présentées comme veuves de combattants tués par l’armée russe, ont contribué à renforcer l’image médiatique du terrorisme tchétchène (Speckhard & Akhmedova, 2006).

L’organisation État islamique (EI) a également développé une stratégie d’intégration des femmes, notamment à travers des brigades féminines telles que la brigade Al-Khansaa, chargée de la police morale dans les territoires contrôlés par l’organisation (Huey & Peladeau, 2016). Bien que leur rôle ait été initialement limité à des fonctions sociales et administratives, certaines femmes ont progressivement participé à des activités de recrutement, de propagande et, dans certains cas, à des opérations violentes.

Ces exemples montrent que la participation féminine à la violence politique ne relève pas d’un phénomène marginal mais d’une réalité historique et stratégique qui s’inscrit dans l’évolution des conflits contemporains.

La féminisation du terrorisme comme innovation stratégique des organisations djihadistes

.

L’intégration des femmes dans les organisations terroristes répond souvent à des logiques stratégiques et opérationnelles. Les groupes armés utilisent les femmes pour contourner les dispositifs sécuritaires, exploiter les normes sociales et maximiser l’impact médiatique de leurs attaques. Dans de nombreuses sociétés, les femmes sont perçues comme moins dangereuses que les hommes. Cette perception crée une asymétrie sécuritaire que les organisations terroristes exploitent pour mener des attaques surprises. Les attentats suicides commis par des femmes ont souvent un taux de réussite plus élevé car les forces de sécurité hésitent davantage à procéder à des fouilles corporelles intrusives (Bloom, 2011).

Par ailleurs, la participation des femmes possède une forte dimension symbolique et propagandiste. La figure de la « femme martyre » est utilisée dans la rhétorique djihadiste pour mobiliser les combattants et renforcer la légitimité idéologique du mouvement. Comme le souligne Marc Sageman (2017), les organisations terroristes cherchent à présenter ces femmes comme des modèles de sacrifice religieux et de dévouement à la cause. Les groupes djihadistes exploitent également les normes sociales et culturelles qui régissent les relations entre hommes et femmes dans certaines sociétés conservatrices, notamment celles du bassin du lac du Tchad. Dans ces contextes, les femmes peuvent circuler plus facilement dans les espaces publics sans susciter de suspicion, ce qui facilite la préparation d’attaques. Enfin, la féminisation du terrorisme peut être interprétée comme une adaptation stratégique à la pression militaire. Lorsque les organisations terroristes subissent des pertes importantes ou des restrictions opérationnelles, elles élargissent leur base de recrutement en intégrant de nouveaux profils, notamment des femmes et des enfants, comme c’est exactement le cas au sein de Boko Haram.

Boko Haram et l’instrumentalisation des femmes dans le bassin du lac Tchad

.

Depuis le début de l’insurrection de Boko Haram au Nigeria au début des années 2000, le rôle des femmes au sein de cette organisation djihadiste a connu une évolution notable. Initialement cantonnées à des fonctions domestiques ou de soutien logistique, les femmes ont progressivement été intégrées dans les stratégies opérationnelles du groupe, notamment à partir de la radicalisation du mouvement après 2009. Dans le contexte du conflit qui affecte l’ensemble du bassin du lac Tchad — incluant le Nigeria, le Cameroun, le Niger et le Tchad — Boko Haram a développé une instrumentalisation systématique des femmes et des jeunes filles, tant pour des fonctions de reproduction sociale de l’organisation que pour la conduite d’actions violentes. Cette stratégie repose à la fois sur des pratiques d’enlèvements massifs, d’endoctrinement et de coercition, mais aussi sur l’exploitation des vulnérabilités féminines liées aux décès des époux ou alors quand ceux-ci ont rejoint le groupe terroriste et encouragent leurs épouses à faire pareil. L’analyse de ce phénomène permet ainsi de mieux comprendre comment l’organisation a transformé la place des femmes en un véritable outil stratégique au service de sa violence insurgée et terroriste.

Genèse et évolution de l’utilisation des femmes au sein de Boko Haram

.

Au moment de sa création au début des années 2000 par Mohammed Yusuf, Boko Haram ne mobilisait pas activement les femmes dans ses activités opérationnelles. Leur rôle se limitait principalement à des fonctions domestiques ou à des tâches de soutien au sein de la communauté islamiste (Zenn & Pearson, 2014). Cette situation évolue radicalement après la répression militaire menée par les autorités nigérianes en 2009 et la mort de Mohammed Yusuf. Sous la direction d’Abubakar Shekau, l’organisation adopte des tactiques beaucoup plus radicales et commence à utiliser les femmes dans des opérations violentes.

L’enlèvement massif de 276 lycéennes à Chibok (État de Borno) en 2014[i] marque un tournant majeur dans la stratégie du groupe. Cet événement, très médiatisé, attire l’attention internationale et révèle l’ampleur de l’exploitation des femmes par Boko Haram. Certaines des jeunes filles enlevées ont été forcées de se marier avec des combattants, tandis que d’autres ont été utilisées dans des missions suicides (Human Rights Watch, 2014).

Par ailleurs, l’enlèvement dans l’école pour filles de Dapchi (Etat de Yobe) de 110 jeunes filles âgées de 10 à 18 ans, confirme la persistance de cette stratégie. Ces enlèvements massifs servent à la fois de source de recrutement, de levier de négociation politique et d’outil de propagande.

La seconde partie paraitra dans le prochain numéro (N°280)

 

Bibliographie

ACLED. (2025). Armed Conflict Location & Event Data Project Database 2011–2025
Alison, M. (2004). Women as Agents of Political Violence. Security Dialogue.
Bloom, M. (2011). Bombshell: Women and Terrorism. University of Pennsylvania Press.
Crenshaw, M. (2011). Explaining Terrorism: Causes, Processes and Consequences.
Global Terrorism Database. (2025). GTD 1970–2025.
Huey, L., & Peladeau, H. (2016). Cheering on the Jihad. Studies in Conflict & Terrorism.
Human Rights Watch (2014). Those Terrible Weeks in Their Camp.
Moghadam, A. (2007). The Globalization of Martyrdom: Al Qaeda, Salafi Jihad, and the Diffusion of Suicide Attacks. Johns Hopkins University Press.
ONU. (2024). Rapport du Secrétaire général sur la situation au Nigeria et au bassin du lac Tchad.
Sageman, M. (2017). Turning to Political Violence.
Sjoberg, L. (2015). Gendering Global Conflict: Toward a Feminist Theory of Women in War. Columbia University Press.
Sjoberg, L., & Gentry, C. (2007). Mothers, Monsters, Whores: Women’s Violence in Global Politics.
Speckhard, A., & Akhmedova, K. (2006). Black Widows: The Chechen Female Suicide Terrorists.
Zenn, J., & Pearson, E. (2014). Women, Gender and the Evolving Tactics of Boko Haram. Journal of Terrorism Research.


(*) Moussa Bobbo est chercheur en sciences sociales, spécialisé dans l’analyse des conflits armés et des dynamiques sécuritaires dans le bassin du lac Tchad et au Sahel. Ses travaux portent notamment sur le terrorisme, les économies de guerre et les processus de stabilisation dans le bassin du lac Tchad. Il s’intéresse aux politiques de sécurité, au DDR ainsi qu’aux impacts socio-économiques et humanitaires des violences armées. Ses recherches mobilisent des approches empiriques et interdisciplinaires articulant données de terrain, analyses institutionnelles et cadres théoriques contemporains.

Source bandeau : IA / Laure Fanjeau