LA MINISTRE,
UN DISCOURS,
UNE ÉLECTION.

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Jean-Pierre Ferey (*)
Journaliste

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Florence Parly, leur ministre, a présenté ses vœux aux Armées. Cérémonie classique, banale, pourrait-on dire. Mais l’auteur y a entendu une musique de fond électorale, et un acte de foi en l’Europe de la Défense, si brocardée par ailleurs.
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C’est une tradition qui remonte à la nuit des temps. Chaque année, le ministre de la Défense, qu’on appelle à nouveau ministre des armées, se doit de présenter ses vœux de nouvel an à ses troupes. C’est l’occasion d’honorer une nouvelle fois la mémoire des soldats tombés au champ d’honneur (Il y en a eu six au Sahel en 2021, et un autre la semaine dernière). L’occasion aussi de remercier les militaires, de les féliciter avec des mots chaleureux, reconnaissants, presque paternels. L’occasion aussi de les encourager à s’investir encore plus, car la machine fonctionne évidemment bien, elle avance sur de bons rails. Le 20 janvier, la ministre, Florence Parly, a brillamment réussi cet exercice. Mais ses propos ont pris cette fois une résonnance particulière.

Pour deux raisons. D’abord parce qu’ils ne semblaient pas  alourdis par une langue de bois trop coutumière. Tous les satisfécits énoncés reposaient sur des réalités concrètes, qu’aucun observateur impartial ne peut nier. Ensuite parce qu’ils marquaient la fin d’un mandat. Cela fait cinq ans que Florence Parly est aux commandes de ce ministère. Son discours dressait, pour les affaires militaires, le bilan du quinquennat, un bilan qui ne pouvait être que bon. Eh oui, nous sommes dans un tempo électoral.

Pas faux

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Il faut retenir de l’allocution de la ministre un thème central : la remontée en puissance de nos armées. C’est pour elle plus qu’une affirmation. C’est une évidence, qu’elle a développée de manière ouvertement politique.

« Tout le monde ici a en tête que nos armées étaient à bout de souffle en 2017. Pendant des années  nos armées ont joué le rôle de variable d’ajustement du budget de l’Etat. Recevoir moins pour s’engager plus était en quelque sorte l’adage de nos armées, avec les conséquences que l’on sait : de la lassitude dans nos rangs, le vieillissement des matériels et des ruptures temporaires de capacité. 2017 a été un tournant. Le Président de la République a remis la défense au centre des priorités de la Nation…Nous avons peu à peu réparé nos armées et nous nous sommes mis en ordre de bataille pour bâtir les armées de demain ».

Et de décliner toutes les actions entreprises pour améliorer la situation. Force est de constater leur réalisation sur le terrain. C’est vrai : les conditions de vie des militaires (soldes, logements, équipements individuels, actions sociales) sont traités avec des investissements conséquents. C’est vrai : le budget des armées augmente chaque année de quelques 1,7 milliards d’euros. C’est vrai : la LPM (Loi de Programmation militaire 2019-2025) est appliquée en programmation comme en exécution, ce qui ne s’était plus vu depuis quarante ans. Aucun parlementaire ne s’est plaint du non-respect de cette LPM.   

Et il est vrai que l’arrivée de nouveaux navires plus performants donne un coup de jeune à notre Marine nationale. Que la mise en orbite de CERES (système spatial de renseignements d’origine électromagnétique) dote la France d’une capacité unique en Europe. Que les blindés nouvelle génération du système de combat Scorpion, à peine arrivés dans les unités, prouvent leur efficacité en opérations.

 

Le Griffon, nouveau blindé de transport de troupes, qui remplace le VAB vieillissant.
Photo Arquus

La plupart de ces programmes ont certes été initiés bien avant le quinquennat Macron. Mais leurs mises en service se déroulent dans les délais, sans retard significatif. Même la crise sanitaire n’a pas empêché les « Griffon » d’être livrés comme prévu dans les régiments.

Ces constats permettent à Florence Parly de jouer sur du velours  lorsqu’elle parle de l’avenir. Et pour elle, l’avenir, c’est l’Europe. L’Union Européenne est présente aux détours de chacune de ses réflexions.

L’Europe de la Défense

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Pour notre ministre des armées, une des clefs de notre sécurité est dans le renforcement de nos partenariats et de nos alliances. « Sur le front de l’Europe de la défense » dit-elle, « nous avons fait plus en 5 ans que durant les 30 dernières années, notamment en développant nos relations opérationnelles, avec des armées au coude-à-coude sur le terrain. La Présidence française du Conseil de l’Union européenne est une opportunité exceptionnelle pour fédérer les Européens autour d’une vision stratégique : c’est tout l’enjeu de la Boussole stratégique qui doit être adoptée en mars ».

Pour prouver la pertinence de sa réflexion, elle cite les contrats remportés par les industriels de l’armement. « Nous avons eu, à travers le renforcement de nos partenariats de défense, de très beaux succès dans l’Union Européenne, avec la Grèce, premier partenaire européen à choisir le Rafale et la FDI  (frégate de défense et d’intervention), avec la Croatie, qui elle aussi a choisi le Rafale ou bien la République Tchèque qui a choisi le canon CAESAR »

Mais le plus simple est de la laisser développer sa vision stratégique.

« Au Sahel, la situation sécuritaire reste difficile, et désormais compliquée par un contexte politique malien très hostile et le déploiement des mercenaires russes de Wagner. Nous allons devoir trouver la voie pour, malgré ces difficultés, poursuivre la mission que nous nous sommes fixée et pour laquelle les pays d’Afrique de l’Ouest nous demandent notre appui : je veux parler de la lutte contre le terrorisme. Plus que jamais, nous aurons une responsabilité à porter vis-à-vis de ces pays, mais aussi de tous les partenaires, notamment européens, qui sont engagés avec nous au Sahel.

Takuba (opération des forces spéciales européennes dans la zone des trois frontières) est une réussite, la preuve que les Européens sont capables de combattre ensemble, dans des missions exigeantes, lorsque leurs intérêts sont en jeu. Mais Takuba nous oblige : les décisions que nous prendrons quant à notre stratégie au Sahel, nous les prendrons et nous les mettrons en œuvre avec nos partenaires.

A l’Est de l’Europe, nous voyons un niveau de tensions rarement atteint depuis la fin de la Guerre froide. La Russie adopte une rhétorique agressive et, par ses actions, elle cultive l’ambiguïté stratégique pour mieux contraindre ses voisins – l’Ukraine au premier chef mais aussi le reste de l’Europe. Dans ce contexte, c’est notre sécurité et la stabilité de notre continent qui sont en jeu.

Il est donc essentiel que nous autres Européens, nous fassions entendre notre voix. C’est pourquoi le Président de la République a souligné devant le Parlement européen, le 19 janvier, que nous devions travailler à une proposition européenne en vue de bâtir un nouvel ordre de sécurité et de stabilité. Ce processus devra être élargi à nos alliés, puis à la Russie. Ce dialogue sur la stabilité stratégique est essentiel et il va de pair avec la posture de fermeté à laquelle nous contribuons en déployant des moyens en Roumanie, en lien avec nos Alliés,  et comme nous le faisons aussi vis-à-vis des Etats Baltes.

Nous aurons enfin beaucoup de travail pour continuer à porter notre projet européen, dans le cadre de la Présidence française du Conseil de l’Union européenne. Il ne s’agit plus d’arriver à parler d’autonomie stratégique, il s’agit de la faire, pour maitriser notre destin. Là encore, nous sommes sur la bonne voie, mais nous devons saisir cette présidence française comme une opportunité pour faire un pas ou peut-être même un bond de plus.

Un bond pour être en mesure de faire davantage d’opérations ensemble, car nous savons que nous en aurons besoin ; pour rester à la pointe des technologies d’avenir, avec des projets capacitaires ambitieux, une base industrielle et technologie de défense européenne forte, et une capacité d’innovation renouvelée ; et enfin pour continuer à forger cette culture stratégique commune, qui doit nous permettre d’appréhender ensemble les enjeux de la défense d’aujourd’hui et de demain, que ce soit en Afrique ou en Indopacifique, sur terre, en mer, dans les airs, ou dans les nouveaux espaces de compétition stratégique tels que l’espace exo-atmosphérique ou bien le cyberespace. La Boussole stratégique nous donnera un cap ».

Cette boussole stratégique, autrement dit le livre blanc de la défense européenne, doit être adoptée à la fin mars. Or fin mars, c’est dix jours avant l’élection présidentielle en France. Il est certain que la perspective d’un nouveau dispositif de sécurité pour les pays européens, donc pour la France, pourrait devenir un argument de poids, pour ne pas dire décisif, dans le choix des électeurs indécis. Et si la boussole stratégique faisait basculer le scrutin ?

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(*) Jean-Pierre Ferey a mené une carrière complète de journaliste de télévision, où il a longtemps été spécialisé sur les questions de géopolitique et les affaires militaires.
Auditeur de l’IHEDN,  il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont « les héros anonymes de l’été 44 » aux éditions du Rocher. Il est secrétaire de rédaction d’Espritsurcouf.

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