Les femmes et les armes
… à l’Ouest
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Laure Fanjeau (*)
Responsable recherche / développement et communication digitale d’Espritsurcouf
FOCUS
Héritières, tireuses, légendes
Les femmes qui ont marqué l’Ouest … et l’histoire
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À l’heure où de nombreux pays renforcent leur défense et où la question de la préparation des populations à un éventuel conflit revient dans le débat public, le rapport aux armes retrouve une place particulière dans les sociétés occidentales. De nouvelles générations sont notamment sensibilisées à la défense de leur pays et aux responsabilités qu’elle peut impliquer.
Dans ce contexte, l’auteur revient sur l’histoire de certaines femmes américaines qui ont porté les armes et permet d’explorer un aspect moins souvent raconté de cette histoire. Elles ne sont pas toutes devenues des figures du monde des armes pour les mêmes raisons. Certaines y ont été confrontées par nécessité, d’autres en ont hérité la richesse et le patrimoine, tandis que certaines ont choisi d’en faire une profession et ont recherché, à travers leurs exploits, la reconnaissance et la gloire.
De Sarah Winchester à Annie Oakley, en passant par « Calamity Jane » et Elizabeth Topperwein, leurs parcours révèlent des rapports très différents aux armes. Mais ils racontent aussi autre chose … la manière dont des femmes ont pénétré un univers alors largement associé aux hommes et comment la société américaine a ensuite raconté, déformé ou transformé leurs histoires !
L’histoire des armes à feu est souvent racontée à travers des figures masculines (ex. : fabricants, militaires, chasseurs ou aventuriers). Pourtant, les femmes ont également occupé une place dans cet univers longtemps considéré comme masculin. Certaines y sont entrées par l’héritage, en devenant les détentrices de fortunes bâties grâce à l’industrie des armes. D’autres ont choisi elles-mêmes de manier les armes et d’en faire une profession, parfois jusqu’à connaître une véritable célébrité. D’autres encore ont vu leur histoire transformée par la presse et la culture populaire, au point de devenir de véritables figures légendaires.
À travers ces parcours, il ne s’agit donc pas seulement de raconter l’histoire de femmes liées aux armes, mais de comprendre les différentes façons dont elles ont été associées à cet univers … par la fortune, par le choix et par la construction d’un mythe.
Les femmes héritières …
Sarah Winchester, une fortune héritée de l’industrie des armes
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Sarah Lockwood Pardee Winchester naît en 1839 à New Haven, dans le Connecticut. En 1862, elle épouse William Wirt Winchester, héritier d’une famille déjà solidement implantée dans l’industrie des armes à feu. Son beau‑père, Oliver Winchester, dirige la Winchester Repeating Arms Company, célèbre pour ses fusils à répétition.
Après la mort de sa fille en 1866, sa vie bascule lorsque son mari disparaît en 1881. Elle hérite alors d’une immense fortune, dont 50 % de l’entreprise familiale, ce qui fait d’elle l’une des femmes les plus riches de son époque.
Cette richesse ne provient pas d’une activité qu’elle aurait menée elle-même … mais de son mariage et de l’héritage Winchester. Elle devient ainsi détentrice d’un patrimoine colossal directement lié à une industrie masculine, sans avoir participé à la création de l’entreprise.
Une richesse qui transforme une vie
Après la mort de son mari, Sarah Winchester quitte le Connecticut et s’installe en Californie. Elle achète, en 1886, une propriété à San José, qui deviendra progressivement la célèbre Winchester Mystery House. La maison fait aujourd’hui partie des éléments les plus connus de son histoire. Elle fut agrandie pendant de nombreuses années et devint un bâtiment extrêmement complexe. La construction fut poursuivie jusqu’à la mort de Sarah Winchester en 1922. Le Smithsonian rappelle notamment l’ampleur des travaux et le nombre considérable de pièces et d’éléments architecturaux ajoutés au fil du temps.
Il faut cependant distinguer les faits documentés des récits apparus autour de la maison. Une tradition raconte que Sarah Winchester aurait fait construire sans interruption afin d’échapper aux esprits des personnes tuées par les armes Winchester. Cette histoire a largement contribué à sa célébrité, mais l’historienne Mary Jo Ignoffo a remis en question plusieurs aspects de cette interprétation. Son travail s’appuie notamment sur des documents permettant de montrer une Sarah Winchester beaucoup plus complexe que le personnage de femme hantée présenté par la légende.
Sa fortune lui permet également de soutenir des œuvres philanthropiques. Elle participe notamment au financement d’un établissement médical à New Haven, devenu le Winchester Chest Clinic de l’hôpital de Yale.
Hériter d’une fortune construite sur les armes
Le cas de Sarah Winchester pose donc une question particulière « Que signifie hériter d’une fortune construite sur les armes ? »
Il serait trop simple d’affirmer que Sarah Winchester était elle-même responsable de l’activité industrielle de la famille. Elle n’était ni l’inventrice des armes Winchester ni la dirigeante masculine traditionnellement associée à l’entreprise. Pourtant, son patrimoine provenait directement de cette industrie. Son histoire montre ainsi qu’une femme pouvait se retrouver au sommet de la société grâce à une fortune issue d’un secteur largement masculin. La richesse lui donnait une autonomie financière exceptionnelle, mais elle l’exposait également à des récits et à des interprétations particulières. Dans son cas, la presse et les récits postérieurs ont progressivement associé son identité à celle de l’industrie Winchester et à une prétendue culpabilité liée aux armes. L’historienne Mary Jo Ignoffo souligne précisément que cette représentation a contribué à construire le mythe de Sarah Winchester.
Sarah Winchester représente donc une première manière pour une femme d’entrer dans l’histoire des armes non pas en les utilisant elle-même … mais en héritant de la richesse produite par leur fabrication.
Les femmes qui ont choisi d’en faire leur vie
Annie Oakley, du tir à la célébrité
Le parcours d’Annie Oakley est très différent de celui de Sarah Winchester. Née Phoebe Ann Moses en 1860 dans l’Ohio, elle grandit dans une famille pauvre. Elle commence à tirer pendant son adolescence, notamment pour contribuer aux ressources de sa famille.
Son talent lui permet progressivement de transformer le tir en activité professionnelle. Elle rencontre Frank Butler, tireur et artiste de spectacle, puis commence à se produire avec lui. En 1885, elle rejoint le célèbre spectacle de Buffalo Bill, le Buffalo Bill’s Wild West, où elle devient rapidement l’une des principales attractions. Son activité ne consiste donc pas simplement à posséder ou à utiliser une arme. Le tir devient son métier. Elle réalise des démonstrations spectaculaires en tirant notamment sur des objets en mouvement et participe à des numéros destinés à impressionner le public.
Elle connaît ensuite une importante carrière internationale. Lors d’une tournée en Europe, elle rencontre, en 1887, la reine Victoria. Sa célébrité dépasse alors largement le monde du tir. Elle devient une personnalité publique connue aux États-Unis et en Europe.
Devenir tireuse dans un univers masculin
Le succès d’Annie Oakley est particulièrement intéressant parce qu’elle évolue dans un domaine principalement masculin. Elle doit donc construire une image publique compatible avec les normes sociales de son époque.
Le Smithsonian explique qu’elle entretenait volontairement une apparence considérée comme féminine et respectable. Elle se produisait notamment en jupe et cherchait à associer son talent exceptionnel au tir à une image de femme convenable selon les standards victoriens.
Cette stratégie lui permettait de présenter son talent sans être systématiquement perçue comme une menace. Son personnage public reposait donc sur un équilibre être capable d’accomplir des performances considérées comme masculines tout en conservant une image correspondant aux attentes sociales adressées aux femmes.
Annie Oakley acquiert également une certaine indépendance financière grâce à son travail. Elle fait partie des femmes de son époque qui réussissent à transformer un talent particulier … en véritable carrière publique.
Elizabeth Topperwein, une autre carrière fondée sur le tir
Elizabeth Servaty Topperwein, surnommée « Plinky », constitue un autre exemple particulièrement important. Elle naît en 1882 à New Haven, dans le Connecticut. À l’âge de dix-huit ans, elle travaille dans l’usine Winchester de sa ville. Son entrée dans le monde du tir ne se fait donc pas directement par une vocation personnelle. Elle rencontre Adolph Topperwein, représentant de la Winchester Repeating Arms Company et tireur de démonstration. Après leur mariage en 1903, il lui apprend à tirer et découvre rapidement ses capacités.
Le couple commence ensuite à se produire ensemble. Le tir devient pour Elizabeth une véritable activité professionnelle. Elle participe à des spectacles et à des compétitions et développe une réputation importante dans le monde du tir sportif.
La Texas State Historical Association indique que la carrière professionnelle des Topperwein s’étend sur environ quarante ans. Elizabeth devient notamment la première femme aux États-Unis à obtenir une qualification de « national marksman » avec le fusil militaire et réalise plusieurs performances remarquables au tir aux plateaux.
Son parcours montre que le tir pouvait devenir, pour certaines femmes, non seulement un loisir ou une curiosité … mais une véritable profession.
Pourquoi certaines femmes choisissent-elles cet univers ?
Les parcours d’Annie Oakley et d’Elizabeth Topperwein permettent de comprendre que les femmes n’ont pas uniquement été présentes dans l’histoire des armes en tant qu’épouses ou héritières.
Pour certaines, le tir représentait une compétence susceptible de produire des revenus et une certaine indépendance. Pour Annie Oakley, il devient une carrière dans le spectacle. Pour Elizabeth Topperwein, il devient à la fois une activité professionnelle et une discipline sportive.
Mais leur réussite dépend aussi de leur capacité à être acceptées par un public qui associe largement les armes, la force physique et le tir aux hommes. Le succès d’Annie Oakley repose ainsi en partie sur la construction d’une image qui combine compétence exceptionnelle et respect des normes féminines de son époque. Le Smithsonian souligne précisément cette tension entre son talent et les attentes sociales qui pesaient sur elle.
Ces femmes n’ont donc pas simplement pénétré dans un univers masculin … elles ont dû trouver leur propre manière d’y être reconnues.
Les femmes que les armes ont transformées en légendes
« Calamity Jane » … entre histoire et personnage
Avec « Calamity Jane », le problème est différent. Martha Jane Canary, plus connue sous le nom de « Calamity Jane », est une figure du Far West dont la réputation s’est construite autour de récits d’aventures, de photographies et de témoignages parfois difficiles à vérifier.
La Library of Congress conserve plusieurs photographies de Martha Canary réalisées dans les années 1890 et au début du XXe siècle. Certaines la représentent avec un fusil et la présentent comme « Calamity Jane » notamment dans le rôle associé au scout militaire du général George Crook.
Ces documents prouvent l’existence de son image publique et montrent qu’elle était effectivement présentée comme une femme associée à l’univers de la frontière américaine. Ils ne permettent cependant pas, à eux seuls, de confirmer toutes les histoires qui ont été racontées à son sujet.
C’est précisément ce qui rend son personnage intéressant. « Calamity Jane » appartient à une époque où les récits du Far West deviennent populaires et où les personnages de la frontière peuvent rapidement prendre une dimension légendaire.
Quand la presse transforme une femme en personnage
La transformation d’une personne réelle en légende passe notamment par la presse. Les histoires extraordinaires attirent davantage l’attention que les biographies ordinaires. Une femme qui apparaît avec un fusil, porte des vêtements associés à la frontière et est présentée comme une aventurière possède déjà les caractéristiques nécessaires pour devenir un personnage exceptionnel.
Les photographies conservées par la Library of Congress montrent que « Calamity Jane » était elle-même représentée avec les attributs de cette identité publique, c’est-à-dire avec des vêtements de type western, fusil et posture de personnage de la frontière.
La photographie participe donc à la construction de la légende. Elle ne montre pas nécessairement toute la vie de la personne mais une image choisie et construite pour le public.
Le même phénomène existe avec Annie Oakley. Son talent était réel, mais son image publique fut également soigneusement construite. Elle devint progressivement une célébrité dont l’identité dépassait largement ses performances de tir. Le Smithsonian souligne notamment la manière dont elle contrôlait son image et travaillait à construire une identité publique reconnaissable.
Sarah Winchester … de l’héritière à la femme mystérieuse
Sarah Winchester connaît également cette transformation. Au départ, son histoire est celle d’une femme devenue extrêmement riche après la mort de son mari. Pourtant, après sa mort en 1922, son nom est de plus en plus associé à sa maison californienne et aux histoires de fantômes qui l’entourent.
Une partie importante de cette histoire repose sur l’idée selon laquelle elle aurait construit sa maison pour échapper aux esprits des personnes tuées par les fusils Winchester. Cette explication est devenue extrêmement célèbre, mais les recherches de Mary Jo Ignoffo ont montré qu’il fallait se montrer prudent face à cette interprétation. Son étude présente notamment des éléments qui remettent en cause l’idée d’une construction uniquement dictée par les fantômes ou par la culpabilité.
Sarah Winchester est ainsi passée, dans l’imaginaire collectif, du statut d’héritière à celui de personnage mystérieux. Ce changement montre comment une histoire réelle peut être progressivement recouverte par une autre histoire … plus spectaculaire.
La « femme armée » dans l’imaginaire collectif
Ces trois femmes permettent de comprendre pourquoi la figure de la femme associée aux armes a autant marqué l’imaginaire américain.
Annie Oakley est la tireuse professionnelle qui transforme son talent en spectacle. « Calamity Jane » devient une figure de la frontière, représentée avec un fusil et associée aux récits du Far West. Sarah Winchester devient l’héritière d’une fortune liée aux armes dont la vie est ensuite racontée à travers le mystère de sa demeure.
Leur point commun n’est donc pas nécessairement leur rapport réel aux armes. Leurs parcours sont très différents. Ce qui les rapproche est la manière dont leur présence dans un univers considéré comme masculin attire l’attention et produit des récits.
Dans le cas d’Annie Oakley, le Smithsonian rappelle d’ailleurs que sa célébrité a dépassé sa carrière réelle. Après sa mort, son personnage a continué à vivre dans les livres, le théâtre, le cinéma et la télévision.
Le phénomène est particulièrement visible lorsque la culture populaire reprend une figure historique. La personne réelle devient alors un personnage reconnaissable avec des vêtements, des attitudes et une histoire simplifiée. Certains éléments peuvent être historiquement établis … alors que d’autres deviennent des récits populaires.
La frontière entre femme historique et personnage est donc parfois difficile à maintenir. Pour comprendre ces femmes, il faut constamment distinguer ce que les sources permettent d’établir de ce qui a été raconté après leur mort.
Conclusion
Certaines femmes ont hérité des armes. Sarah Winchester en est l’un des exemples les plus célèbres. Devenue veuve en 1881, elle hérite d’une immense fortune issue de la famille Winchester et acquiert une indépendance financière exceptionnelle.
Certaines autres ont choisi d’en faire leur vie. Annie Oakley et Elizabeth Topperwein ont transformé leurs compétences de tir en carrières professionnelles. Elles ont travaillé dans un univers largement masculin et sont parvenues à acquérir une reconnaissance publique importante.
Enfin, certaines ont été transformées en légendes. « Calamity Jane », Annie Oakley et Sarah Winchester ont toutes vu leur image publique dépasser, à des degrés différents, les limites de leur histoire personnelle. Les photographies, les articles de presse, les biographies, les spectacles et, plus tard, la culture populaire ont contribué à créer des personnages qui continuent d’exister bien après les femmes elles-mêmes.
L’histoire de ces femmes montre donc trois façons différentes d’entrer dans un univers longtemps considéré comme masculin … par l’héritage, par le choix d’une profession et par la construction d’une légende. Mais elle montre également qu’une femme qui pénètre dans cet univers ne reste pas toujours simplement une femme exerçant une activité liée aux armes. Elle peut devenir un symbole, une célébrité ou un personnage.
Certaines ont hérité des armes, certaines les ont choisies … mais presque toutes, dès qu’elles ont pénétré dans cet univers considéré comme masculin, ont suscité des récits qui ont parfois dépassé leur histoire réelle. La difficulté, pour l’historien, consiste alors à revenir aux sources afin de distinguer la femme qui a réellement vécu de la figure que les générations suivantes ont choisi de raconter.
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(*) Laure Fanjeau, Responsable recherche / développement et communication digitale est auditrice « Jeunes de l’IHEDN », de l’IHEMI (Veille/Analyse) et de l’IEGA (Géopolitique du Cyber et Guerre de l’information, guerre cognitive et ingérences). Officier de la réserve citoyenne de l’armée de l’Air et de l’Espace et spécialisée en communication, marketing et publicité, elle a mené des projets civilo-militaires nationaux et européens. Elle a fondé l’agence FANJEAU LAURE, spécialisée en communication et relations publiques, qui accompagne au quotidien des associations militaires et civilo-militaires et œuvre à la promotion de l’esprit de défense. Elle est également à l’origine du média « Tout sur nos Armées… ou presque » qui décrypte et met en lumière, chaque jour, l’actualité militaire. |
Source création bandeau : IA / Laure Fanjeau
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