Des guerres meurtrières
mais banalisées ?
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Pascal Le Pautremat (*)
Rédacteur en chef d’Espritsurcouf
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Le climat propice aux conflictualités semble bien ancré aujoud’hui, tant les guerres n’ont cessé d’augmenter depuis plus de 15 ans.
En 2010, selon l’Uppsala Conflict Data Program (UCDP), de Suède, et l’Institut de recherche sur la paix d’Oslo (PRIO), on dénombrait une trentaine de conflits armés dans le monde, entre guerres civiles et interétatiques, contre 65 en 2025, à travers 35 pays sachant que l’accélération a été particulièrement nette à partir de 2020-2022.
On compte 8 conflits interétatiques, à l’intensité bien diversifiée, dont la guerre russo-ukrainienne bien évidemment, mais aussi les tensions du Pakistan avec l’Inde, d’une part, et l’Afghanistan, d’autre part. L’Afrique et le Moyen-Orient demeurent toutefois les zones géographiques les plus touchées par les conflits. La guerre civile au Soudan, par exemple, tuméfie lourdement l’Afrique de l’Est. C’est la guerre du Tigré, en Ethiopie, notamment entre 2020 et 2022, qui affiche les chiffres les plus effroyables avec plus de 600 000 victimes civiles ; au point que l’ONU, dans un rapport de 2021, estimait qu’il s’agissait alors du conflit le plus meurtrier depuis le début du XXIème siècle. Et que dire de la guerre civile et interconfessionnelle en Syrie qui a fait plus de 530 000 morts entre mars 2011 et décembre 2024, ou encore de la guerre au Yémen, déclenchée depuis 2004, avec plus de 380 000 personnes…
Depuis des décennies, les civils paient le plus lourd tribut. On distingue ceux qui sont ciblés directement et que l’on définit comme victimes de violences unilatérales. En 2024, par exemple, on a décompté près de 14 000 civils assassinés par des organisations terroristes – l’Etat islamique demeure la plus puissante d’entre elles – ou des organisations criminelles. En 2025, ce chiffre a franchi le cap de 76 500 civils tués, soit une haute de 438% depuis le génocide rwandais de 1994, la plupart d’entre elles ayant péri dans la guerre civile au Soudan.
En 2025, le nombre de victimes dans les conflits, civils et militaires confondus, demeure considérable avec près de 244 600 tués ; là encore, il s’agit de la deuxième année la plus sanglante depuis le génocide au Rwanda en 1994, toujours pris en référence notable.
Les hostilités au Sud Liban et dans la Bande de Gaza, les guerres en Ukraine, au Myanmar et au Soudan concentrent, à elles-seules, l’essentiel des pertes enregistrées mondialement. la guerre russo-ukrainienne reste la plus meurtrière au monde en 202,5 avec au moins 94 700 décès soit 62 % de tous les décès liés aux combats répertoriés à travers le globe.
Le facteur d’urbanisation et donc de concentration des populations en zone urbanisée aggrave les répercussions opérationnelles, d’autant que les nouveaux moyens employés dans les actions de guerre moderne, avec la dronisation et les frappes aériennes, accentuent la létalité des actions tactiques.
La robotisation des affrontements est malheureusement en train de se banaliser et personne n’y trouve rien à redire…Pourtant, les études démontrent que les attaques de drones armés constituent la principale cause de décès parmi les civils, touchées en pleines zones résidentielles ou à partir des infrastructures empruntées lors des déplacements liés aux activités quotidiennes. Même au Soudan, le constat est similaire. Ainsi, selon l’ONU, les frappes de drones y ont tué environ 1 100 civils entre janvier et juin 2026, soit près de 80% des 1 400 morts civils recensés sur cette même période (cf communication faite par Rosemary DiCarlo, responsable de l’ONU, lundi 24 août devant le Conseil de sécurité). En Ukraine, là encore, l’ONU souligne que la majorité des quelque 216 000 civils tués depuis 2022, l’ont été par des missiles et drones russes. Du côté ukrainien, la démarche stratégique visant à toucher le territoire russe, les régions frontalières et portuaires se traduit aussi par l’envoi massif de drones, qui font aussi des victimes civiles.
Même les terroristes islamiques ont recours aux drones, souvent de fabrication turque, d’ailleurs. Pas moins de treize Etats africains ont ainsi été répertoriés pour avoir vu leurs populations frappées par des drones ; les pays du Sahel étant les plus touchés par ce phénomène (voir le rapport de Nate Allen, de mai 2025 de l’Africa Center for Strategic Studies).
La banalisation doublée de fatalité est donc de rigueur, face à ces macabres comptabilités.
Terreur, ciblage de civils, vengeance et exactions sur les populations ; autant de choix tactiques et stratégiques pour asseoir le jeu d’une certaine létalité, sans que l’on renonce pour autant à disposer de forces armées aux effectifs conséquents, par une recherche d’effet de masse, en pleine mutation des règles d’engagement et des vecteurs requis pour infliger le plus de pertes chez l’adversaire combattant.
La guerre russo-ukrainienne, encore et toujours elle, le démontre…
L’Ukraine doit mobiliser près de 30 000 hommes par mois, de 25 à 60 ans, selon chef du bureau présidentiel Kyrylo Budanov, directeur du renseignement militaire d’août 2020 à janvier 2026, qui s’exprimait ainsi le 28 août dernier. Le projet de recruter 160 000 nouveaux soldats, afin de permettre des rotations et soulager la pression sur les combattants professionnels – qui ont besoin de permissions – , d’ici la fin d’année, serait l’un des projets de Kiev alors que la Russie, selon le renseignement militaire ukrainien, pourrait mobiliser près de 600 000 personnes pour assurer son effort de guerre jusqu’à la fin 2027, dans un contexte où le régime du Kremlin constate des pertes croissantes et un ralentissement du recrutement sous contrat.
En Ukraine comme en Russie, rejoindre les drapeaux est loin d’être un choix simple. La pression psychologique et sociale qui pèse sur les hommes existe dans les deux camps.
Même si ce ne sont que des estimations, tant les deux pays se gardent bien de communiquer les chiffres exacts, on estime que les pertes russes atteignent désormais 1,4 millions d’hommes, à raison de 400 000 tués et un million de blessés, depuis février 2022. Côté ukrainien, on avance plus d’un demi-million soldats mis hors de combat, entre les tués, les blessés et les disparus.
En février dernier, on estimait déjà que la guerre entre les deux pays avait fait plus de 500 000 morts, faisant de ce conflit, le plus meurtrier d’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.
La notion de soutenabilité interpelle, pour les conflits majeurs. La guerre entre la Russie et l’Ukraine peut-elle être poursuivie ainsi et combien de temps ? En Ukraine, l’implication humaine dans les combats atteint ses limites. Et les populations vacillent, autant que l’économie nationale, sous les attaques incessantes des drones. En Russie, le poids financier et les besoins en effectifs ont, eux aussi, une incidence, obligeant même le régime à augmenter de 30% son budget dédié à la Défense.
Depuis 2022-2023, on constate que plusieurs crises ont éclaté et, une fois l’état de sidération ou de stupeur dissipé, perdure une onde de choc qui touche ciel et terre, et poursuit son œuvre de destruction.
Face à cela, que peut-on faire ?
Pour les uns, la publication d’ouvrages, d’articles, de notes de synthèse apparaît comme la solution optimale, en fonction de compétences, de connaissances et des centres d’intérêt ; soit dans un souci d’informer, d’alerter, de sensibiliser, soit pour se mettre en avant dans un jeu de concurrence d’expertises.
Pour d’autres, un certain militantisme prend le dessus et ne transparaissent alors que des images saisies ici ou là, diffusées sans mise en perspective, sur les réseaux sociaux, donnant, de manière fragmentée ou diluée, une approche épisodique et récurrente : explosions, corps disloqués, véhicules pris sous le feu, bâtiments écrasés par les bombes. La multiplication de ces vues, pourtant effroyables, conduit, dans une certaine mesure, à une régularité presque trop rythmée qui peut lasser des êtres qui, englués dans les arcanes de leurs téléphones mobiles, ne semblent saisir le monde qu’à travers les réseaux sociaux, au gré de murs d’images stockées en poche, sans mise en perspective, ni analyse quelconque, sans profondeur historique ou contexte conjoncturel, le regard capté, le cerveau à l’arrêt, les corps courbés, loin des étoiles et des prises de hauteur.
Toute est devenu spectacle, et l’on semble s’habituer à horreur, comme si les individus étaient de plus ne plus désinhibés tant les réalités conflictuelles se succèdent et se ressemblent, venues s’ajouter aux difficultés économiques.
Une glaçante acclimatation émotive, une acceptation paradoxale de l’indicible semblent désormais toujours plus en vogue.
Si les sphères médiatiques et politiques s’affichent, s’affirment et paradent, appelant à se résoudre à la guerre, il n’en demeure pas moins que notre monde est celui de véritables damnés de la Terre. Nous ne voulons toujours rien comprendre et nous enfonçons dans un chaos qui apparaît de plus en plus criant.
Pour ce 287ème numéro, Espritsurcouf insiste, comme en témoigne ce Billet, sur la réalité conflictuelle qui étreint notre monde.
Massimo Nava se penche sur la guerre totale qui accapare la Russie et l’Ukraine et interpelle sur l’urgence lourde de la situation conjoncturelle et sur ce qui se profile : « En guerre contre la Russie sans combattre » (Rubrique HUMEURS).
Moussa Bobbo, pour le théâtre sahélien, nous fait découvrir le deuxième volet de son étude consacrée au terrorisme islamique qui y sévit, plus déterminé que jamais : « Terrorisme, guerre informationnelle et numérique au Sahel » (2ème partie) (Rubrique SECURITE).
Vincent Gourvil, face à la gravité de la situation internationale, réfléchit à divers cas de figure quant à l’évolution des situations iranienne et ukrainienne : « Ukraine, Iran, scénarios du futur » (Rubrique GEOPOLITIQUE).
Laure Fanjeau, quant à elle, se penche sur le lien entre les femmes et les armes à feu. Véritables figures emblématiques, certaines femmes ont laissé une empreinte loin d’être négligeable dans l’histoire américaine. (Rubrique ÉCRAN RADAR).
André Dulou, pour son nouveau SEMAPHORE, insiste sur l’arc de crise iranien, que les marchés boursiers et les réflexes spéculatifs mettent en exergue pour légitimer de nouvelles hausses du prix des hydrocarbures, dans un climat tendu entre guerre par intermittence et sape économique.
Dans la mesure où les pays dits émergents tiennent à mettre en avant un pôle spécifique, face aux pays occidentaux notamment, nous vous informons de la publication du livre qu’Alexander Stubb, président de la République de Finlande depuis 2024 et ancien ministre des Affaires étrangères, consacre justement aux relations avec ledit Sud Global. Il interpelle les pays européens pour souligner l’urgence de se positionner dans un désordre multipolaire source des plus grandes inquiétudes. Cf Alexander STUBB, Le triangle du pouvoir. Occident, Orient, Sud global : comment rééquilibrer l’ordre mondial. Paris, Ed. Tallandier, collection Géopolitique, 2026, 384 pages. (Rubrique LIVRES).
Bonne lecture !
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(*) Pascal Le Pautremat, Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales, est maître de conférences à l’UCO (Campus de Nantes), Directeur du Département de Science Politique. Il a enseigné à l’École Spéciale militaire de Saint-Cyr et au collège interarmées de Défense. Auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense nationale), ancien membre du comité de rédaction de la revue Défense, il est le rédacteur en chef d’Espritsurcouf. Son dernier ouvrage : Géopolitique de l’eau – L’“Or bleu” et ses enjeux, entre prospectives, crises et tensions... Éditions L’Esprit du Temps, Paris, (juin 2020) présenté dans la rubrique Livre d’Espritsurcouf Ouvrage collectif auquel vient de participer : Lucas Verhelst (dir.), Manuel d’un monde en transition(s). 101 obstacles au changement. 101 pistes d’action. La Tour-d’Aigues, éditions de l’Aube, Collection « La Terre En Vie » paru en 2025. |
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