En guerre,
mais jusqu’à quand sans combattre ?

Massimo Nava (*)
Corriere della sera


.
Face à la Russie, quelle est finalement la posture que doivent clairement afficher les pays européens ? La guerre contre la Russie est-il inéluctable ? Telles sont les questions au cœur des propos de l’auteur.

 

Sommes-nous donc en guerre avec la Russie ? Mieux vaut se poser la question, ne serait-ce qu’à voix basse, avant que la politique européenne et les politiques des gouvernements nationaux concernés ne prennent conscience de la pente glissante sur laquelle nous nous sommes engagés vers un affrontement total. Confrontation qui ne dépend pas seulement, bien sûr, d’une éventuelle réaction ou menace russe, raison pour laquelle le directeur de la CIA s’est rendu à Moscou, semble-t-il, dans le but précis d’écarter une attaque potentielle contre des pays de l’OTAN. Un affrontement qui dépend également de la position adoptée par les dirigeants européens, qui a désormais largement dépassé le cadre du soutien moral et financier à l’Ukraine, de l’envoi d’armements défensifs et du soutien logistique discret – celui, pour ainsi dire, dans lequel opèrent les prestataires privés, les volontaires et les services secrets.

Si les « plus zélés » (la Grande-Bretagne et la France en tête) vont jusqu’à envoyer des missiles, si une sorte de partenariat productif dans le domaine des drones est en train de voir le jour, si le président Zelensky est un invité régulier des sommets européens où l’on discute justement de sanctions, d’armement et de stratégies anti-russes, que manque-t-il à l’officialisation d’une déclaration de guerre ? Nous nous posons la question, non pas parce que cela soit souhaitable ni parce qu’il ne soit plus possible d’espérer un retour à la raison des belligérants et l’ouverture de voies diplomatiques. Nous nous posons cette question face à l’évidence de la pente glissante sur laquelle se sont engagés les dirigeants européens, d’ailleurs avec un faible soutien de la part des citoyens, si l’on en croit les sondages qui font grimper en flèche les populistes de droite et de gauche, opposés aux dépenses militaires et au soutien inconditionnel à l’Ukraine. Nous sommes pris dans un curieux cercle vicieux où les faits (armements, argent, sanctions, etc.) sont avérés, tandis que les mots (guerre, défense, attaque) restent vagues, afin de ne pas courir le risque que les faits ne se transforment en prophéties. D’un point de vue historique, une situation similaire rappelle la Première Guerre mondiale, que personne ne voulait et qui a éclaté à la suite d’un tragique « incident » à Sarajevo.

 

Se poser ces questions ne signifie pas, bien entendu, que les nombreuses raisons, surtout éthiques, de soutenir l’Ukraine – pays agressé et envahi en violation flagrante du droit international – ne soient plus valables. Tout comme les raisons politiques restent également valables, étant donné que l’Ukraine, d’abord victime d’une agression, s’est progressivement transformée en rempart défensif d’une Europe contrainte de renforcer son appareil militaire face aux menaces russes et au désengagement américain au sein de l’OTAN.

Depuis le début du conflit, les raisons éthiques et les raisons politiques se sont d’ailleurs entremêlées pour former un discours univoque et sans réserve, à l’exception de celles exprimées par quelques voix critiques, réduites au silence ou qualifiées de pro-russes.

En cette cinquième année de guerre, les raisons éthiques et politiques sont en outre renforcées par la conviction que l’Ukraine pourrait même l’emporter, non seulement grâce au soutien militaire qu’elle reçoit, mais aussi grâce aux progrès technologiques extraordinaires de ses forces armées. Et cette conviction a poussé les Européens à intensifier encore davantage leur soutien à l’Ukraine, avec des livraisons directes de missiles et la production de drones, qui constituent un premier pas vers une sorte d’intégration militaire de Kiev dans le système de défense de l’UE.

 

Ce cadre de certitudes éthiques et politiques qui unit les dirigeants européens empêche d’évaluer la portée et la crédibilité réelles des menaces russes, de tenter à nouveau de réfléchir à la genèse d’un conflit de nature nationaliste qui a débuté en 2012 (et non en 2022), de rappeler une fois de plus que la Russie s’est elle aussi sentie menacée par l’expansionnisme de l’OTAN. Au stade où nous en sommes arrivés, il reste peu de place pour l’Histoire et la Mémoire, tandis que celle de la diplomatie semble se réduire, malgré les efforts du Vatican et les initiatives vagues et contradictoires de Washington.

Si les certitudes éthiques et politiques ne sont pas ébranlées, il est donc urgent de s’interroger sur les scénarios futurs, c’est-à-dire sur les conséquences de la gestion actuelle du conflit par les gouvernements européens. La première, la plus évidente, est la disparition progressive, au moins pour une génération, des relations avec la Russie qui est, à tous égards, le premier ennemi de l’Europe. La deuxième est une sorte d’intégration de l’Ukraine dans l’appareil de défense européen et, dans un avenir proche, au sein de l’UE. La troisième découle de la combinaison des deux premières, à savoir l’implication directe des pays européens dans le conflit. À un moment donné, désormais très proche, il ne sera plus possible de se contenter d’être « de bonne volonté », d’envoyer des missiles et des drones tout en continuant à ne pas se considérer comme des acteurs participant à la guerre.

Le Kremlin l’a déjà fait comprendre par des déclarations officielles qui ne peuvent être considérées uniquement comme de la propagande du régime. Mieux vaut donc en prendre acte et se préparer au pire. 

 

(mnava@corriere.it)

massimo nava Corriere della Sera (mnava@corriere.it)

 


(*) Massimo Nava  est éditorialiste pour le Corriere della Sera depuis Paris, après avoir été correspondant en France de 2001 à 2010. En 2025, il a reçu la Légion d’Honneur. 
Envoyé spécial en Italie et à l’étranger, il a couvert les événements italiens et internationaux les plus importants : les phénomènes de la mafia et les années de plomb, la chute du mur de Berlin, le génocide au Rwanda, les conflits en Afghanistan, en Yougoslavie, au Kosovo, en Irak, en Indonésie, aux Philippines, au Timor oriental et en Somalie. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de politique internationale, depuis les années 1990, dont Sarkozy, il francese di ferro (Einaudi, 2007), traduit en France sous le titre Désir de France (Michalon, 2007).

Source bandeau : IA / Laure Fanjeau

.
Aujourd’hui la presse indépendante souffre, et la multiplicité des canaux d’informations rendent difficile la compréhension des évenements.
Espritsurcouf est indépendant de tout groupe de pressions, Il ne reçoit aucune subvention pour présenter « un autre regard sur le monde » géopolitique et de défense.
Si Espritsurcouf retient votre intérêt, sachez que votre soutien est crucial. Seuls les abonnements et adhésions défiscalisées nous permettent  de couvrir les frais de parution.

Je soutiens Espritcors@ire