Terrorisme, guerre informationnelle et numérique au Sahel

(2de partie)

Moussa Bobbo (Ph.D) (*)
Historien et chercheur

Suite et fin de l’étude sur la transformation numérique des courants djihadistes en Afrique sahélienne sachant qu’ils profitent des fragilités des Etats africains en la matière.

Deux modèles de stratégie numérique djihadiste en Afrique

 .

L’analyse des pratiques numériques de Boko Haram/ISWAP dans le bassin du lac Tchad et du JNIM au Sahel révèle l’existence de deux modalités distinctes, mais complémentaires, d’exploitation de l’espace informationnel. Si les deux organisations mobilisent la propagande, les plateformes numériques et les réseaux de communication pour renforcer leur influence, elles les articulent différemment aux logiques territoriales, sociales et opérationnelles de leur implantation. Le premier modèle privilégie davantage la projection médiatique de la violence, la spectacularisation des attaques et la circulation transnationale des récits jihadistes, tandis que le second tend à inscrire la communication dans une logique de proximité territoriale, de légitimation locale et d’administration sociale des populations. La comparaison de ces deux configurations permet ainsi de dépasser une lecture uniforme de la « propagande jihadiste » et de mettre en évidence la diversité des usages stratégiques du numérique en fonction des contextes de conflictualité. Le tableau ci-dessous synthétise les principales différences entre ces deux modèles avant d’en examiner les implications pour les politiques africaines de lutte contre le terrorisme et de souveraineté numérique.

Tableau 1. Comparaison des stratégies informationnelles de Boko Haram, ISWAP et JNIM

Dimension

Boko Haram

ISWAP

JNIM

Logique dominante

Terreur et intimidation

Gouvernance + propagande

Enracinement territorial

Communication

Vidéos, revendications, messages religieux

Production plus structurée et institutionnalisée

Communiqués, vidéos, relais locaux

Public prioritaire

Populations locales + audience internationale

Populations locales + espace djihadiste transnational

Populations sahéliennes

Fonction du récit

Peur, vengeance, justification

Légitimation de l’autorité

Légitimation de l’ordre insurgé

Rapportau territoire

Contrôle fluctuant

Contrôle + administration

Contrôle indirect et influence

Narratif anti-État

Très fort

Fort

Central

Narratif anti-occidental

Présent

Présent

Très important

Communication de gouvernance

Limitée

Relativement développée

De plus en plus importante

Adaptation linguistique

Hausa, arabe, anglais

Hausa, arabe, anglais et contenus régionaux

Arabe, français et langues locales via relais

Objectif stratégique

Dissuasion/intimidation/recrutement

Consolidation organisationnelle

Expansion et légitimation territoriale

Principale vulnérabilité

Fragmentation organisationnelle

Concurrenceet pression militaire

Dépendance à l’environnement social local


Cette comparaison permet de dégager une conclusion importante : il n’existe pas une stratégie numérique djihadiste africaine unique. Les groupes terroristes adaptent leurs pratiques communicationnelles à leur structure organisationnelle, à leur environnement social et à leur rapport au territoire. La littérature sur AQMI confirme d’ailleurs que la simple présence numérique ne garantit pas l’efficacité. Torres-Soriano (2016) montre que les problèmes organisationnels et le manque de coordination peuvent limiter la performance médiatique d’une organisation djihadiste. La puissance informationnelle dépend moins de la possession d’un compte sur une plateforme que de la capacité à construire un écosystème narratif cohérent.

Les vulnérabilités numériques des États africains

 .
L’efficacité des stratégies informationnelles des groupes djihadistes ne tient pas uniquement à leurs capacités d’adaptation numérique ; elle repose également sur les vulnérabilités des écosystèmes numériques dans lesquels elles se déploient. En Afrique, ces fragilités sont à la fois technologiques, institutionnelles, juridiques, informationnelles et humaines, et se manifestent notamment par la dépendance aux infrastructures étrangères, l’insuffisance des capacités de cybersécurité, la faiblesse de la gouvernance des données et les difficultés de coordination entre acteurs publics. Ces vulnérabilités créent des espaces d’opportunité que les organisations terroristes peuvent exploiter pour diffuser leurs récits, contourner les dispositifs de surveillance et fragiliser la confiance dans les institutions. Il convient dès lors d’examiner les principales dimensions de cette fragilité numérique afin de comprendre comment elle contribue à transformer le cyberespace en multiplicateur de vulnérabilité sécuritaire pour les États africains.


La première vulnérabilité : la dépendance infrastructurelle

Le paradoxe africain est désormais clairement identifiable : le continent connaît une numérisation rapide tout en demeurant fortement dépendant d’infrastructures, de technologies, de logiciels, de plateformes et de capacités de traitement développés à l’extérieur.

La souveraineté numérique ne signifie pourtant pas que toutes les infrastructures doivent être nationales. Une telle conception serait économiquement irréaliste. Le problème stratégique est plutôt celui de la dépendance critique.

Un État devient vulnérable lorsqu’une fonction essentielle — télécommunications, stockage de données, cloud, identification numérique, services gouvernementaux ou analyse de renseignement — dépend d’un fournisseur extérieur sans solution de continuité crédible. Les recherches récentes sur l’Afrique soulignent précisément cette tension. Bu (2026) montre que la souveraineté des données africaines est liée à la dépendance aux infrastructures étrangères et à la concurrence géopolitique entre puissances technologiques.

La question n’est donc pas simplement : Où sont stockées les données ? Elle est surtout : Qui peut techniquement, juridiquement et politiquement accéder à ces données, les traiter, les interrompre ou les exploiter ?

La deuxième vulnérabilité : l’insuffisance des capacités cyber

La deuxième vulnérabilité réside dans les capacités nationales de cybersécurité. Un État peut disposer d’une législation avancée tout en demeurant vulnérable si ses institutions ne possèdent pas les ressources humaines et techniques nécessaires pour la mettre en œuvre.

La cybersécurité exige notamment : des Computer Emergency Response Team(CERT)/Computer Security Iincident Response Team (CSIRT) opérationnels, des capacités de renseignement cyber, des laboratoires forensiques , des infrastructures de sauvegarde, des systèmes de détection, des capacités de réponse aux incidents, des mécanismes de partage d’information, des procédures judiciaires adaptées.

Le cas du Nigeria est particulièrement révélateur. Le pays dispose d’un cadre juridique relativement développé, notamment à travers le Cybercrimes Act et la National Cybersecurity Policy and Strategy, mais des difficultés persistent en matière de mise en œuvre de coordination institutionnelle, de financement et de rétention des compétences (Falade & Osho, 2025). Cela montre qu’il existe une différence entre souveraineté normative et souveraineté opérationnelle.

Tableau 2. Typologie des vulnérabilités numériques dans les espaces de conflictualité

État / espace

Vulnérabilité principale

Conséquence sécuritaire

Réponse institutionnelle

Défi prioritaire

Nigeria

Complexité de l’écosystème cyber + menaces multiples

Propagande, cybercriminalité, radicalisation, désinformation

Cadres cyber relativement développés

Coordination et capacités opérationnelles

Cameroun

Fragmentation institutionnelle+ vulnérabilité informationnelle

BokoHaram, désinformation, coupures/régulation

Institutions nationalesde cybersécurité

Coordination interinstitutionnelle et régionale

Tchad

Faible profondeur infrastructurelle

Vulnérabilitédes communicationset données

Renforcement progressif  descapacités

Infrastructureet des ressources humaines

Niger

Instabilité politique+ dépendance technologique

Fragilitédessystèmes d’information

Capacités en développement

Résilience institutionnelle

Mali

Guerre informationnelle intense

Propagandejihadisteet influence extérieure

Réponses étatiques et contrôle accrude l’espace informationnel

  Équilibre sécurité/libertés

Burkina Faso

Fortepression jihadiste+ environnement informationnel polarisé

Désinformation et guerre psychologique

Renforcement de la communication stratégique

Crédibilité institutionnelle

Afrique de l’Ouest

Fragmentation normative

Difficulté de coopération transfrontalière

CEDEAO/AU et mécanismes régionaux

Harmonisation

Bassin du lac Tchad

Menaces transfrontalières

Propagande, circulation de contenus, criminalité

FMM + mécanismes nationaux

Interopérabilité des données


Ce tableau ne constitue pas un classement de cybersécurité des États. Il s’agit d’une typologie analytique destinée à montrer que la vulnérabilité numérique varie selon la combinaison entre infrastructure, gouvernance, conflictualité et capacité institutionnelle.

Une transformation numérique qui produit aussi de nouvelles vulnérabilités

L’Afrique connaît une transformation numérique rapide mais profondément inégale. L’Union africaine souligne elle-même l’importance de l’extension des infrastructures numériques, tout en reconnaissant l’existence d’importantes fractures en matière d’accès, de compétences et d’infrastructures. En 2026, l’Union africaine estimait que plus de 60 % des Africains demeuraient encore hors ligne, malgré plus d’un milliard d’abonnements mobiles et une couverture importante du haut débit mobile (African Union, 2026). Cette situation produit un paradoxe. L’Afrique est simultanément : insuffisamment connectée pour bénéficier pleinement de la transformation numérique et suffisamment connectée pour être exposée à ses risques sécuritaires. Cette contradiction constitue l’un des défis majeurs de la souveraineté numérique africaine.

La fragmentation réglementaire et la fracture institutionnelle et informationnelle et la jeunesse connectée

Le quatrième problème est juridique. En Effet, les activités numériques ignorent les frontières alors que les normes juridiques demeurent largement nationales. Un serveur peut être situé dans un pays, l’auteur d’une opération dans un deuxième, la victime dans un troisième et les données stockées dans un quatrième. Cette configuration pose des difficultés majeures pour l’enquête, la collecte de preuves numériques et la poursuite judiciaire.

L’Union africaine a adopté dès 2014 la Convention sur la cybersécurité et la protection des données à caractère personnel, dite Convention de Malabo, afin de construire un cadre continental pour la cybersécurité, les transactions électroniques et la protection des données. Le problème réside donc moins dans l’absence totale de normes que dans leur mise en œuvre effective et leur harmonisation. La souveraineté numérique suppose ainsi une souveraineté juridique.

Par ailleurs Les groupes terroristes coopèrent au-delà des frontières. Les États coopèrent encore principalement à l’intérieur de leurs frontières. Cette asymétrie leur donne un avantage.

Enfin, la jeunesse africaine représente un enjeu majeur. Le continent comptera près d’un quart de la population mondiale d’ici 2050 selon les estimations de la banque mondiale. Cette jeunesse est extrêmement connectée. Mais, elle évolue souvent dans des contextes marqués par le chômage, les frustrations sociales et la faible confiance envers les institutions. Les groupes extrémistes exploitent précisément ces frustrations. Ils proposent : une identité, une communauté, un discours de justice, parfois même des revenus. Ainsi, la bataille contre le terrorisme devient aussi une bataille contre les vulnérabilités numériques, économiques et sociales.


Conclusion générale : de la supériorité militaire à la maîtrise stratégique de l’information
 .

La lutte contre le terrorisme en Afrique entre dans une phase où la supériorité militaire demeure indispensable, mais n’est plus suffisante. Les trajectoires de Boko Haram, d’ISWAP et de JNIM montrent que les organisations terroristes ne cherchent plus uniquement à contrôler des territoires. Elles cherchent également à contrôler les significations attachées à ces territoires, à influencer les perceptions des populations et à imposer des récits concurrents à ceux des États.

L’analyse développée dans cet article montre que la transformation numérique des sociétés africaines ne constitue pas uniquement un phénomène technologique ou économique. Elle modifie également les conditions de production de la sécurité et de la conflictualité. Les groupes terroristes ont progressivement intégré les outils numériques à leurs stratégies de propagande, de recrutement, d’intimidation et de mobilisation. Les États, de leur côté, doivent désormais faire face à une menace qui ne se déploie plus seulement sur les routes, dans les villages, aux frontières ou sur les champs de bataille, mais également dans les réseaux, les plateformes et les infrastructures informationnelles.

Le premier enseignement de cette analyse est que la violence terroriste possède désormais une dimension informationnelle qu’il serait dangereux de sous-estimer. Le cas de Boko Haram illustre cette transformation. L’amélioration progressive de ses capacités médiatiques, notamment après son rapprochement avec l’État islamique, montre que les organisations djihadistes africaines ont compris la valeur stratégique de la communication numérique. Leur objectif n’est pas seulement de raconter leurs opérations : il consiste à produire une perception de puissance, à intimider les adversaires, à maintenir la cohésion des sympathisants et à influencer les populations.

Le deuxième enseignement concerne la vulnérabilité des États africains. La dépendance aux infrastructures technologiques extérieures, les capacités inégales de cybersécurité, la fragmentation des cadres juridiques et les déficits de culture numérique créent des asymétries qui peuvent être exploitées par des acteurs terroristes, criminels ou géopolitiques. L’enjeu n’est donc pas simplement de connecter davantage l’Afrique. Il consiste à faire en sorte que cette connexion ne produise pas une nouvelle forme de dépendance stratégique.

Le troisième enseignement conduit à repenser la notion de souveraineté. La souveraineté du XXIe siècle ne peut plus être définie uniquement par le contrôle du territoire et des frontières. Elle implique également la capacité à protéger les infrastructures numériques, à gouverner les données, à sécuriser les systèmes d’information et à participer à la production des technologies stratégiques. L’Union africaine a commencé à construire les fondations institutionnelles de cette ambition à travers la Digital Transformation Strategy for Africa, le Data Policy Framework et la Convention de Malabo. Mais l’existence de cadres continentaux ne garantit pas leur effectivité. Le véritable défi consiste désormais à passer de la norme à la capacité.

Cela signifie investir dans les infrastructures, former les compétences, développer des capacités africaines d’intelligence artificielle et de cybersécurité, renforcer les mécanismes de partage du renseignement et construire des architectures régionales de protection des données. Aussi, cette transformation doit aussi être doctrinale. Les États africains doivent passer d’une logique de réaction à une logique d’anticipation. Il ne suffit plus de répondre après la diffusion d’une campagne de désinformation ou après une attaque informatique. Il faut développer des capacités permettant d’identifier les signaux faibles.

Cela implique la création ou le renforcement : des centres opérationnels de cybersécurité, des cellules de veille informationnelle, des unités d’analyse des réseaux sociaux, des capacités de renseignement numérique, des mécanismes de coopération entre forces de sécurité et opérateurs privés. Mais, ces dispositifs doivent fonctionner dans un cadre légal précis, car la lutte contre le terrorisme ne peut être efficace à long terme que si elle conserve sa légitimité démocratique.

Le quatrième enseignement concerne la nature même de la réponse antiterroriste. La souveraineté numérique ne doit pas devenir synonyme de surveillance généralisée. La recherche de sécurité ne saurait justifier l’affaiblissement systématique de la vie privée, de la liberté d’expression ou de l’État de droit. Une stratégie numérique efficace doit au contraire être fondée sur la légalité, la proportionnalité, la transparence et la responsabilité institutionnelle. La sécurité numérique ne sera durable que si elle demeure compatible avec la légitimité démocratique.

Cette exigence est particulièrement importante dans les contextes africains marqués par une crise de confiance envers certaines institutions publiques. Une politique de cybersécurité qui serait perçue comme un instrument de surveillance politique pourrait paradoxalement affaiblir la confiance qu’elle cherche à protéger. L’analyse conduit également à une dernière proposition : la résilience informationnelle doit être considérée comme une composante de la sécurité humaine.

Il ne suffit pas de protéger les serveurs et les réseaux. Il faut également protéger les citoyens contre la manipulation, développer leur capacité critique et restaurer la confiance dans les sources d’information crédibles. La première ligne de défense d’une société contre la désinformation n’est donc pas uniquement technologique. Elle est aussi institutionnelle, éducative, médiatique et citoyenne.

Dans cette perspective, l’avenir de la lutte contre le terrorisme en Afrique se jouera dans l’articulation de plusieurs espaces : les territoires physiques, les frontières, les réseaux numériques, les infrastructures de données, les universités, les médias et les communautés.

Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre force militaire et technologie, mais de construire une architecture de sécurité capable de combiner renseignement, défense, cybersécurité, gouvernance, communication stratégique et résilience sociale. L’Afrique ne doit pas chercher à se couper du système numérique mondial. Elle doit plutôt acquérir la capacité de coopérer sans subir, de s’interconnecter sans se rendre dépendante et d’innover sans perdre la maîtrise de ses ressources stratégiques.

Ainsi comprise, la souveraineté numérique n’est pas un projet d’autarcie technologique. Elle constitue une stratégie d’autonomie. L’enjeu fondamental du XXIe siècle est donc moins de savoir qui possède le plus de données que de savoir qui possède la capacité de les protéger, de les interpréter et de décider de leur usage.

Dans les conflits contemporains, contrôler un territoire demeure essentiel. Mais contrôler l’information qui permet de comprendre ce territoire, les données qui permettent de le gouverner et les récits qui permettent de mobiliser sa population devient tout aussi déterminant. La lutte contre le terrorisme entre ainsi dans une nouvelle ère : celle où la supériorité militaire doit être accompagnée d’une supériorité informationnelle, où la sécurité territoriale doit être complétée par une sécurité numérique, et où la souveraineté politique doit s’appuyer sur une véritable capacité africaine de maîtrise des données et des technologies. La question stratégique pour l’Afrique n’est donc plus seulement de savoir comment défendre ses frontières. Elle est désormais de savoir comment empêcher que ses frontières physiques soient protégées alors que son espace informationnel demeure vulnérable. C’est dans cette articulation entre territoire, information, données et confiance que se situe désormais l’un des principaux défis de la sécurité africaine au XXIe siècle.

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(*) Moussa Bobbo est chercheur en sciences sociales, spécialisé dans l’analyse des conflits armés et des dynamiques sécuritaires dans le bassin du lac Tchad et au Sahel. Ses travaux portent notamment sur le terrorisme, les économies de guerre et les processus de stabilisation dans le bassin du lac Tchad. Il s’intéresse aux politiques de sécurité, au DDR ainsi qu’aux impacts socio-économiques et humanitaires des violences armées. Ses recherches mobilisent des approches empiriques et interdisciplinaires articulant données de terrain, analyses institutionnelles et cadres théoriques contemporains.

Source bandeau : IA / Laure Fanjeau

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