Trump, Amérique latine et cocaïne

Xavier Raufer (*)
Criminologue

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Alors que le président américain a déclaré une « guerre » aux narcotrafiquants et à leurs flux du Golfe du Mexique, l’auteur constate que les résultats escomptés sont loin d’être satisfaisants, sur fond d’une situation globale des plus préoccupantes.

 

Echec annoncé – pire que prévu.

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Sur maints canaux et réseaux sociaux, D. Trump et son entourage régalien publient récemment de petites vidéos – pour eux, jubilatoires – où des bateaux de pêcheurs, ou petits cargos, sont pulvérisés par des drones, missiles ou roquettes, dans le Golfe du Mexique, la mer des Caraïbes et alentours. Au-delà du plaisir puéril qu’ils y prennent peut-être, l’idée est sans doute d’impressionner l’électorat-MAGA, pour les cruciales élections de mi-mandat de novembre prochain.

La drogue, mortel fléau américain ? 110 000 morts par surdose encore en 2022 ? On va régler ça à la source, en détruisant les « narcoterroristes », au sortir de leurs repaires latino-américains. Avec les moyens : 15 000 militaires… chasseurs hi-tech F-35… Destroyers lance-missiles… Coût du show, sur un semestre, disent des experts officiels, 5 milliards de dollars. Bilan : 60 bateaux coulés, plus de 200 morts…. Ce, sans nulle preuve que ces cibles trafiquaient des stupéfiants ; et en haute mer, où ces attaques illégales relèvent de la pure et simple piraterie.

Mais, admettons que la fin justifie les moyens – quel résultat concret, aux États-Unis même, sur la toxicomanie et les trafics de stupéfiants ?

Zéro pointé ; nous le prédisions dès janvier 2026 dans Atlantico : « Résultat probable, néant » – un expert américain ricanant même que le show – Trump équivaut à vouloir faire maigrir les Américains en bombardant une soixantaine de McDonalds.

Exposons et justifions tout cela.

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–   Les morts par surdoses s’effondrent aux États-Unis de 2022 à 2025, où on en décompte ±70 000 (données préliminaires) ; mais ce qui y provoquait à 70% l’hécatombe, était l’héroïne synthétique (fentanyl… nitazènes… orphines…), foudroyante dès trois milligrammes. Les méga-cartels mexicains (« Sinaloa », « Jalisco Nouvelle Génération » – CJNG) produisent à domicile ces analgésiques-pirates avec des « précurseurs » chimiques livrés d’Asie dans les ports de la côte pacifique mexicaine (hors frappes militaires US), puis les trafiquent aux États-Unis par voie terrestre.

–   À supposer qu’ils le soient vraiment, les bateaux détruits (à grand coût) par Washington sont donc chargés d’une cocaïne ne provoquant aux États-Unis qu’une faible part des morts par surdose, ces 30% restants étant divisés entre cocaïne-crack d’un côté ; et des « stimulants » de synthèse (MDMA-ecstasy, kétamine, métamphétamine, etc.), de l’autre.

Difficile de démêler cela, du fait d’une forte polytoxicomanie, les Américains drogués se ruant sur tous les stupéfiants, multipliant les mélanges hasardeux, etc.

–   Reste la cocaïne, de fait importée du cône nord de l’Amérique latine, surtout par voie maritime – jusqu’au 2 septembre 2025, date de la première destruction d’un « bateau de la drogue » par frappe américaine, voici donc 10 mois.

Pourquoi cette restriction ? Car partout et toujours, hier comme demain, le monde illicite procède par déplacement. Comment un cartel, si riche et puissant soit-il, tiendrait-il tête à la force déchainée de la superpuissance mondiale, ses 11 porte-avions géants et son budget militaire annuel frôlant les 900 milliards de dollars ?

Donc les narcos adaptent leur logistique, contournent ici, soudoient là, intimident… mais ne renoncent jamais – leur essence même, la nature de leurs hiérarchies supérieures, font que tout caïd, capo ou parrain tenté de lever le pied, même un instant, est sur le champ impitoyablement éliminé : un cartel, un mégagang ou une mafia ont en commun d’être sans frein ; partout, toujours et sans trêve, en avant, toute.

Ces forces criminelles développées évoluent toutes dans un univers à 100% darwinien, où seuls les mieux adaptés survivent : un mafieux, un bandit, décollant une seconde du réel est mort ou en prison. Ceux qui dirigent ces sociétés criminelles se fichent donc ni les rodomontades et menaces creuses ; ils se rient aujourd’hui du show-Trump comme hier, ils défièrent les fanatiques Khmers rouges, la police secrète de Mao, la rugueuse gendarmerie turque ou l’armée américaine en Sicile.

Donc, quel bilan de dix mois du remake d’Apocalypse Now aux Caraïbes ? Aux États-Unis même, la cocaïne reste aussi accessible ; son taux de pureté n’a pas baissé – ce serait le cas si les narcos en manquaient, devant donc la diluer pour maintenir leurs marges. Dans la rue, le prix d’un gramme de coke demeure stable ; toujours une fourchette de 55-85 USDollar/gramme.

Qui plus est, à l’horizon, de mauvaises nouvelles s’accumulent :
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–   En 2025, la seule Colombie a produit 2 600 tonnes de cocaïne (Deux millions six-cent mille kilos de chlorhydrate de cocaïne…)

–   Depuis l’été 2025, une sauvage guerre (ce qui, au Mexique, n’est pas rien…) oppose deux fractions du cartel de Sinaloa ; en avril passé, au nord du pays, on dépassait les 3 000 homicides et 4 000 « disparitions ». Pourquoi est-ce une mauvaise nouvelle ? Ces cartels se reproduisent et régénèrent en mode chaos sanguinaire. Celui de Sinaloa est l’importateur N°1 des héroïnes synthétiques aux États-Unis : gare au retour de manivelle, quand ce dispositif criminel géant retrouvera un équilibre interne et relancera ses trafics… 

 

Article paru sur Atlantico.fr, juin 2026 – N°27.


(*) Xavier Raufer, criminologue, est directeur d’études au pôle sécurité-défense du Conservatoire National des Arts et Métiers. Il est Professeur associé à l’institut de recherche sur le terrorisme de l’université Fu Dan à Shanghaï, en Chine, et au centre de lutte contre le terrorisme, la criminalité transnationale et la corruption de l’Université Georges Mason (Washington DC). Directeur de collection au CNRS-Editions, il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la criminalité et au terrorisme, répertoriés dans la rubrique LIVREd’ESPRITSURCOUF.

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