ÉTATS-UNIS ET ARMES
À FEU

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Xavier Raufer (*)
Criminologue

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On le sait : posséder une arme à feu est un droit que bien des Américains entendent défendre farouchement. L’auteur, fin connaisseur de ces questions, est cependant effaré de voir aux Etats-Unis exploser les ventes de révolvers, pistolets, carabines et fusils d’assaut. Il est vrai que les chiffres qu’il nous donne sont ahurissants
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vant d’envisager la suite, il faut garder en mémoire quelques données.

Aux États-Unis, le taux d’homicides (la plupart, par armes à feu, tout comme les suicides, d’ailleurs) est 7 fois plus élevé que le taux moyen enregistré dans les pays développés (« moyenne OCDE »).

Les premières données du FBI pour l’année 2020 affichent quelques  20 000 homicides, soit 56 par jour, soit encore une hausse de 25 % par rapport à 2019.

52 % des victimes sont des Noirs (13 % de la population). A 90 %, ils sont tués par d’autres Noirs. Dans les ghettos, le taux d’élucidation des homicides tombe à 20%, on y a donc huit chances sur dix d’y tuer en toute impunité, du fait de la loi du silence.

Depuis la première tuerie de masse contemporaine (à l’Université d’Austin, au Texas en 1966) on compte 1 322 victimes de tels massacres en fin 2020. Or sur la même période, les homi­cides « de base » par armes à feu ont provoqué plus de 1 million de morts.

Cela semble incroyable, mais il n’existe aucun décompte fédéral des armes à feu. Des études sérieuses établissant cependant que les quelques 330 millions d’Américains possèdent près de 400 millions de fusils, revolvers, pistolets, armes d’assaut, mitraillettes, etc…Début 2021, 39 % des ménages du pays disposent d’une ou plusieurs armes à feu (32 % en 2016). Or ce décompte déjà tragique, cet effrayant arsenal, devraient bientôt s’alourdir.

Depuis le début 2020, l’Amérique s’arme ou réarme à un rythme et dans des proportions historiquement inouïes. Pour le seul mois de mars 2020, l’embryonnaire baromètre qu’est l’autorisation de détention (d’armes neuves, uniquement), révèle un million d’armes achetées par semaine, chiffre sans précédent depuis que l’autorisation existe (1998). En 2020, 17 millions d’Américains, soit 6,5 % des adultes, ont acheté des armes, dont les ventes ont explosées de plus de 64 % en un an.

 

La tendance se poursuit au 1e trimestre 2021 : les ventes ont augmenté de plus de 18 % par rapport à la même période en 2020. 2,3 millions d’armes à feu ont été vendues durant le seul mois de janvier. Pour le 1e trimestre 2021 toujours, les homicides commis dans les 37 grandes métropoles du pays ont encore bondi : Plus de + 18%, comparés à la même période de 2020.

C’est un carnage incroyable…et ruineux ! Selon des études scientifiques (médecine légale… assurances… ministères…), un homicide coûte à la société de 10 à 19 millions de dollars, tous aspects confondus (perte économique induite, travail humain, dégâts divers, coûts mé­dicaux, judiciaires, funéraires). D’où  impôts et primes d’assurances plus élevés, dépréciation de l’immobilier dans les zones criminogènes, etc…

De 1993 (quand le réalisme pénal l’emporta sur l’utopique « culture de l’excuse ») à 2019, les Etats-Unis ont vécu un cycle vertueux : le nombre des crimes violents (homicides, viols, vols avec armes, etc.) a baissé de moitié (49%). Clairement, le pays sort de ce cycle !

Les homicides sont les crimes les plus aisés à compter ; le « chiffre noir » est dans leur cas très faible. Mais leur explosion signale consécutivement celle de la criminalité violente dans son ensemble.

L’Amérique de Joe Biden saura-t-elle remonter la pente, faire reculer demain le crime vio­lent, comme elle le fit voici une génération ? De l’avis d’experts bien prudents, la tâche semble cette fois-ci plus ardue. Car parallèlement aux achats d’armes, les récentes enquêtes et études d’opinion révèlent une population américaine toujours plus défiante et profondé­ment repliée sur la « forteresse familiale », entrainant l’effondrement de la confiance collective et des idéaux communs.

L’Amérique démocrate (« bleue ») et républicaine (« rouge ») sont ainsi idéologiquement divi­sées comme jamais ; ce qu’elles aiment, veulent, rejettent n’a jamais été aussi divergent – armement certes, mais aussi avortement, droit de vote des minorités, etc…

Or les lois votées dans tous ces États rouges et bleus sont désormais toujours plus récipro­quement incompatibles. Et quand le président Biden exige un durcissement des lois sur les armes, le puissant Texas, qui n’oublie jamais qu’il fut jadis indépendant ou dans la Confédération sudiste, dérégule encore plus leur possession.

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(*) Xavier Raufer, criminologue, est directeur d’études au pôle sécurité-défense du Conservatoire National des Arts et Métiers. Il est Professeur associé à l’institut de recherche sur le terrorisme de l’université Fu Dan à Shanghaï, en Chine, et au centre de lutte contre le terrorisme, la criminalité transnationale et la corruption de l’Université Georges Mason (Washington DC). Directeur de collection au CNRS-Editions, il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la criminalité et au terrorisme, répertoriés dans la rubrique LIVRES d’ESPRITSURCOUF.

Il a écrit  “A qui profite le djihad ?”  publié en mars 2021 aux Éditions Cerf, et présenté dans la rubrique LIVRES dans le numéro 164.


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