Drones
Quand le front ukrainien change le logiciel de la guerre

Régis Le Sommier (*)
Grand reporter


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Fin connaisseur des zones de guerre, l’auteur rapporte son expérience et sa perception du front ukrainien où la dronisation de la guerre a radicalement modifié le quotidien des combattants, le rapport au temps et à la mort.

 

L’art de la guerre a longtemps exigé une chorégraphie immuable. Avant, pour aller au front, on commençait par s’entraîner comme ça : des lignes de recrues s’éreintant sous le poids du paquetage, des marches forcées dans la boue, et le fracas mécanique des stands de tir où l’on apprend à aligner une mire de fer avec une silhouette de carton. Et la guerre, inévitablement, ça donnait ça : un déluge de fonte et un « orage d’acier », du nom du célèbre récit de l’écrivain allemand Ernst Junger sur la Première guerre mondiale. Des tranchées retournées par l’artillerie lourde, et des corps à corps épuisants où la survie tenait autant à la chance qu’à la robustesse physique du fantassin. Aujourd’hui, dans les plaines fortifiées qui s’étendent au nord de Soudja, le saillant de l’oblast de Koursk conquis quelques mois sur la Russie à l’été et l’automne 2025, la réalité a basculé dans une tout autre dimension. La grande surprise de ce reportage réalisé pour Omerta Media fut de découvrir d’emblée que la guerre ressemble désormais plutôt à un salon de technologies clandestin, un huis clos feutré où la létalité se mesure en pixels, en fréquences radio et en autonomie de batterie.

Le village de vacances des soldats immobiles

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Au nord de Soudja, le QG des forces ukrainiennes ayant pénétré sur le territoire de la Russie, l’unité de dronistes russes a établi son camp de base dans un ancien village de vacances. Le décor, qui accueillait autrefois des familles en quête de fraîcheur et de quiétude bucolique, est devenu le centre névralgique d’une violence hyper-technologique. Les chalets de bois et les bungalows dissimulés sous la canopée des arbres servent de hangars de fortune et de dortoirs. C’est un microcosme paradoxal, marqué par une déconnexion presque irréelle entre l’immédiateté de la mort et le confort relatif de l’arrière.

Dans les cuisines du complexe, le personnel s’active. Les cuisinières travaillent sans relâche pour la troupe, préparant de grandes marmites de soupes traditionnelles et de plats roboratifs destinés à soutenir le moral des troupes. Si les fantassins défilent devant elles à l’heure du déjeuner avec leurs écuelles, elles voient peu en revanche les pilotes de drones. Ces derniers forment une caste à part, presque invisible au sein du camp. Loin de s’attabler au réfectoire pour partager le quotidien des soldats traditionnels, ils préfèrent les fast-foods et les pizzerias du centre-ville, important le mode de vie urbain et consumériste de leur génération jusque dans la zone des combats.

Ces combattants d’un genre nouveau bousculent tous les codes de l’imaginaire militaire. Ils ont vingt-cinq ans en moyenne et s’entraînent davantage sur leur lit, les yeux rivés sur un écran ou un casque de réalité virtuelle sur les oreilles, que sur le stand de tir, même s’il leur est obligatoire de s’y entraîner à intervalle régulier. Leurs armes ne se nettoient pas à l’huile de canon ; elles se rechargent sur des prises de secteur et se mettent à jour via des lignes de code. Pour cette génération de natifs numériques, le champ de bataille est une extension de l’espace virtuel, et l’héroïsme a troqué la fureur des assauts pour le sang-froid d’une session de jeu vidéo à haute visibilité.

Vlad « le déserteur » : la survie par le joystick

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Parmi eux, les trajectoires individuelles racontent la rupture brutale entre l’ancienne et la nouvelle guerre. Vlad a combattu comme fantassin dans le Donbass. Il connaît la vraie boue, le froid des abris souterrains et l’odeur de la poudre. Ses camarades de l’infanterie l’appellent aujourd’hui « le déserteur ». Il n’a pas vraiment déserté sinon il ne serait pas ici. Ce surnom teinté d’une ironie mordante et d’une pointe d’amertume, il le doit au fait qu’il a quitté son unité d’origine pour rejoindre les spécialistes des voilures tournantes. Ce choix, à la base, tous les dronistes l’ont fait, car il relève d’un pragmatisme vital. S’il n’avait pas rejoint les dronistes, Vlad serait peut-être mort à cette heure, enterré sous les décombres d’une tranchée anonyme du Donbass, emporté par un tir d’obus qu’il n’aurait jamais vu venir. Passer de la section d’assaut à l’unité de drones n’est pas une lâcheté, c’est une mutation biologique pour survivre à un conflit qui dévore l’infanterie à un rythme industriel. En troquant son fusil d’assaut contre une radiocommande, Vlad est passé du statut de cible potentielle à celui de prédateur invisible.

L’ombre de la France sur le front de l’Est

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Si Vlad a rejoint l’unité de dronistes, c’est grâce à Sergeï. Au sein de cette section, Sergeï tranche radicalement par rapport aux autres soldats. Sa silhouette est peut-être la même, mais dès qu’il s’exprime, le décalage est saisissant : il parle un français impeccable, sans la moindre hésitation ni accent de terroir slave, mais avec une pointe de soleil à rechercher du côté de Narbonne. Normal, il est français. C’est d’ailleurs son surnom ici, « le français ». L’identité de Sergeï est un miroir des lignes de faille qui traversent l’Europe. Il est Russe aussi, mais seulement depuis septembre dernier, ayant obtenu cette nationalité au fil d’un parcours personnel complexe. Né d’une mère ukrainienne et d’un père français, il porte en lui les gènes de ce conflit autant que l’héritage de la grande tradition militaire française. Ancien élève du Prytanée militaire de la Flèche, la prestigieuse école qui forme les futures élites des armées de l’Hexagone, son destin semblait tout tracé. Sans la guerre au Donbass, il aurait fait carrière comme officier dans l’armée française, grimpant les échelons de la hiérarchie sous le drapeau tricolore. La tragédie de l’Est en a décidé autrement, transformant un futur chef de section des troupes de marine ou des chasseurs alpins en un tacticien de l’ombre dans un village de vacances ukrainien. Sergeï n’est d’ailleurs pas le seul Français présent ici. La fascination ou l’engagement pour ce conflit mondialisé continue d’attirer des profils singuliers. Il y a quelques jours, Gaultier a débarqué depuis sa Provence natale, abandonnant les oliviers et la douceur du Midi pour la rigueur automnale et le ciel bas du Nord de Soudja. Ensemble, ils ont choisi d’inscrire leur action dans une continuité historique romanesque. Leur unité, ils l’ont baptisée « Normandie-Niemen », en souvenir du célèbre régiment de chasse de l’armée de l’air française qui, durant la Seconde Guerre mondiale, avait combattu aux côtés des forces soviétiques contre l’Allemagne nazie. Mais là où leurs glorieux aînés pilotaient des chasseurs Yak en hurlant dans leurs radios, Gaultier, Sergeï et Vlad font voler de petits quadricoptères en plastique de quelques centaines de grammes, achetés sur des sites de e-commerce et modifiés dans des ateliers clandestins pour emporter des charges explosives.

La déshumanisation connectée du combat

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Ce reportage au cœur de l’unité « Normandie-Niemen » met en lumière la mutation anthropologique de la guerre moderne. Ce que le quotidien de ces jeunes hommes révèle, c’est la fin du paradigme de la force brute au profit de la domination technologique asymétrique. L’analogie avec le jeu vidéo n’est pas qu’une posture esthétique ; elle structure le rapport de ces soldats à la violence. En déportant le corps du pilote à plusieurs kilomètres de la cible, le drone supprime le traumatisme immédiat de la confrontation physique, mais il introduit une nouvelle forme de voyeurisme morbide. Sur leurs lits de camp, ces jeunes gens observent en haute définition l’agonie d’un ennemi distant, zoomant sur les détails d’une frappe réussie avant d’aller s’acheter un burger en centre-ville. L’apparition de volontaires internationaux comme Sergeï ou Gaultier, formés aux meilleures écoles occidentales, démontre également que la maîtrise des technologies de rupture est devenue le véritable aimant des forces combattantes. Dans cette guerre de positions et d’attrition, l’innovation ne vient plus seulement des états-majors, mais de ces petites cellules autonomes de « geeks » militarisés qui réinventent l’art de l’embuscade à chaque mise à jour logicielle. Le front de Soudja n’est plus seulement une ligne de démarcation territoriale : c’est le laboratoire à ciel ouvert des conflits du XXIe siècle.

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La journée s’achève. Après l’effort, le réconfort. Et quoi de mieux pour se détendre qu’une bonne pizza dans une ambiance jeux vidéo. Direction le centre-ville de Kourchatov avant le retour au village. Malgré la fatigue, une nouvelle fois, ils veilleront tard ce soir, une vie de « gamers » au front où la différence avec nos ados, c’est qu’on peut parfois mourir de vrai.


Grand reporter, directeur-adjoint de Paris Match, puis directeur de la rédaction d’Omerta, (*) Régis Le Sommier a parcouru le monde depuis plus de trente ans, couvrant plusieurs conflits, Irak, Afghanistan, Libye, Syrie, Mali et Ukraine.

Il a publié de nombreux ouvrages. Le dernier vient de paraître : Jours de feu. Bienvenue en terres hostiles. Erick Bonnier Eds, 2026, 210 pages.

Source création bandeau : IA / Laure Fanjeau