De Djibouti au Laos
La Chine construit un réseau de soutien militaire

Dr Tewfik Hamel (*)
Universitaire


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Ban Keun, Ream et Djibouti montrent une présence extérieure qui s’épaissit sans pour autant qu’il s’agisse, pour Pékin, d’établir un empire de bases à l’américain. La portée de ce réseau se mesure moins au nombre de sites qu’aux services qu’ils fournissent, aux permissions politiques qui les encadrent et à leur capacité à soutenir des opérations dans la durée.

Le 29 septembre 2026, la Chine et le Laos ont mis en service à l’aéroport de Ban Keun, dans la province de Vientiane, le Centre conjoint sino-laotien de soutien et d’entraînement et l’Académie d’aviation de l’amitié sino-laotienne. Pékin précise que le centre sera entretenu et exploité conjointement et qu’il servira notamment à former les pilotes militaires laotiens ; l’agence officielle laotienne KPL mentionne aussi des exercices et des activités humanitaires. Cela établit une relation militaire durable et un accès institutionnalisé, pas une base aérienne chinoise de combat. Rien de public ne démontre une garnison permanente, un contrôle exclusif, des munitions prépositionnées ou un droit automatique d’emploi en guerre. La distinction est opérationnelle. Un manuel chinois de logistique aérienne traduit par le China Aerospace Studies Institute rappelle qu’un aérodrome militaire utile dépend aussi du carburant, des munitions, de la maintenance, des communications, de la navigation, de la météorologie, du contrôle des vols, de la défense de base et de la réparation des pistes. Une piste indique une possibilité ; cette chaîne de soutien détermine ce qu’elle permet réellement.

Ream, au Cambodge, se situe plus haut sur cette échelle sans pour autant devenir une base chinoise au sens classique. Le 5 avril 2025, Phnom Penh et Pékin y ont inauguré un centre conjoint de logistique et d’entraînement dont les deux armées assurent le fonctionnement. Le Premier ministre Hun Manet a simultanément déclaré la base ouverte aux bâtiments des pays amis de moins de 20 000 tonnes avec préavis ; l’USS Cincinnati y a effectué une escale temporaire le 24 janvier 2026. Cette ouverture n’efface pas l’importance de l’accès chinois : le rapport 2025 du Pentagone indique que, avant l’inauguration, deux bâtiments de combat chinois avaient été présents de manière continue au quai, avec trois rotations. Ream oblige à sortir de l’alternative trop simple « base chinoise ou rien » : ce qui compte est la persistance de l’accès, la gamme des services disponibles et la latitude laissée à Pékin lorsque le contexte politique se dégrade.

De l’improvisation à l’institutionnalisation

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La logique s’est construite par étapes. La marine de l’Armée populaire de libération (APL) a envoyé sa première force d’escorte vers le golfe d’Aden le 26 décembre 2008. Les premières rotations reposaient largement sur un navire ravitailleur, des escales régionales et l’appui d’ambassades, de consulats et d’entreprises. Andrea Ghiselli montre que cet assemblage a permis d’allonger progressivement les déploiements, mais qu’il restait fragile : au départ, l’enjeu était autant d’apprendre à maintenir des bâtiments loin de la Chine que de combattre la piraterie. La crise libyenne de 2011 en révéla les limites. Pékin évacua 35 860 ressortissants chinois ; la contribution militaire comprit la frégate Xuzhou et quatre avions de transport, tandis que l’essentiel de l’évacuation dépendit d’un dispositif civil et diplomatique beaucoup plus large. L’événement montra qu’une présence navale lointaine pouvait fournir une option utile sans constituer encore une infrastructure extérieure robuste.

Le Yémen, quatre ans plus tard, marqua un progrès plus concret. En mars-avril 2015, un groupe d’escorte déjà présent dans la zone évacua 621 citoyens chinois et 279 ressortissants de quinze autres pays. Les navires étaient proches, les équipages connaissaient Aden pour y avoir fait escale et Djibouti offrait un débouché voisin. La différence avec la Libye tenait moins à une rupture technologique qu’à la combinaison d’expérience, de positionnement préalable et de distances réduites. L’accumulation a ensuite été institutionnalisée. La stratégie militaire de 2015 a fait de la protection des intérêts outre-mer une tâche stratégique et associé défense des mers proches et protection en haute mer. Le livre blanc de 2019 a explicitement appelé à combler les lacunes des opérations extérieures en développant les forces de haute mer et des installations logistiques outre-mer ; Djibouti était entré en service en août 2017. La loi sur la défense nationale révisée en 2021 a ensuite inscrit la protection des citoyens, organisations, installations et intérêts chinois à l’étranger dans le cadre légal de la défense.

Rien dans cette chronologie ne prouve qu’un plan directeur, arrêté dès 2008, conduisait mécaniquement de la piraterie à Djibouti, Ream puis Ban Keun. Le travail de Ghiselli décrit plutôt une sécurisation progressive d’intérêts économiques et humains exposés aux crises, avec des administrations civiles, des entreprises, des diplomates et une APL qui n’avançaient ni au même rythme ni avec les mêmes priorités. L’expérience du golfe d’Aden, de la Libye et du Yémen a modifié les besoins perçus ; les doctrines et les infrastructures ont suivi, parfois avec retard. L’enchaînement tient moins à une intention originelle unique qu’à l’accumulation de crises, d’apprentissages, d’ajustements doctrinaux et d’investissements dont les effets ont fini par se renforcer mutuellement.

Figure 1. De la présence lointaine improvisée à l’institutionnalisation du soutien extérieur, 2008–2026.
Sources : Andrea Ghiselli, Protecting China’s Interests Overseas (Oxford University Press, 2021) ; State Council Information Office, éditions anglaises des documents de 2015 et 2019 ; Associated Press (Ream, 2025 ; Ban Keun, 2026).

Trois nœuds, trois niveaux de capacité

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Le mot « réseau » ne vaut que s’il décrit autre chose qu’une collection de points. Pour le logisticien Moshe Kress, un réseau n’est pas une collection de points sur une carte, mais des nœuds reliés par des lignes de communication et des flux. Une escale, un port commercial ou un centre d’entraînement n’a de valeur militaire que par les fonctions qu’il fournit et par la continuité de son accès. La typologie classique de Robert Harkavy aide à éviter les catégories binaires : visites, ravitaillement, survol, installation technique, présence permanente et base de combat appartiennent à un continuum. Pour la Chine, l’enjeu n’est pas de savoir si tous les nœuds sont des « bases », mais de mesurer s’ils réduisent réellement le temps, la distance et l’incertitude qui séparent une décision prise à Pékin d’une action militaire à l’étranger.

Figure 2. Le continuum fonctionnel : de l’infrastructure disponible au soutien militaire résilient.

Source : synthèse de l’auteur à partir de Moshe Kress, Operational Logistics ; Robert E. Harkavy, Bases Abroad ; Thomas M. Kane, Military Logistics and Strategic Performance ; Phillip C. Saunders, « Beyond Borders ».

Djibouti reste le nœud le plus abouti. C’est la seule base militaire chinoise outre-mer officiellement reconnue, au voisinage du Bab el-Mandeb, entre mer Rouge et golfe d’Aden. Son importance s’est accrue avec l’ajout de deux nouvelles installations de communication observées par le CSIS en septembre 2026 ; le centre estime qu’elles peuvent améliorer les communications lointaines et permettre du renseignement d’origine électromagnétique, une appréciation analytique et non une fonction publiquement reconnue par Pékin. Djibouti reste néanmoins un avant-poste isolé. Dans Great Power Competition and Overseas Bases, Isaac Kardon souligne qu’en l’absence d’autres installations militaires chinoises dédiées capables de lui fournir un soutien mutuel dans l’océan Indien, la base se trouve au bout de lignes extérieures fragiles. Sa valeur est réelle pour l’escorte, les opérations de paix, les évacuations, la diplomatie militaire et le soutien régional ; elle ne reproduit pas à elle seule la profondeur d’un système mondial de bases.

Ream et Ban Keun élargissent les options de Pékin autrement. Ream combine présence navale récurrente, installations construites avec l’aide chinoise et centre conjoint à l’intérieur d’une base qui demeure sous souveraineté cambodgienne. Ban Keun institutionnalise formation et soutien aéronautiques dans une structure exploitée conjointement avec le Laos. Dans les deux cas, la capacité physique ne suffit pas : la valeur militaire dépend de l’autorisation de l’État hôte. Un gouvernement peut accepter un ravitaillement en temps de paix et refuser des sorties de combat, le stockage de munitions ou l’usage d’une installation pendant une confrontation avec une grande puissance. Les travaux d’Alexander Cooley sur la politique des bases montrent combien ces arrangements sont exposés aux rapports de force internes des pays hôtes : les quais, pistes et hangars créent des possibilités ; les droits négociés décident lesquelles sont effectivement disponibles au moment critique.

Figure 3. Capacités publiquement documentées des trois principaux nœuds étudiés.
Sources : Associated Press ; U.S. Department of Defense, 2025 ; U.S. 7th Fleet ; CSIS ; Isaac Kardon, dans Great Power Competition and Overseas Bases (Brookings Institution Press, 2024) ; KPL, version anglaise.

Ce qui sépare encore la Chine du modèle américain

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La comparaison avec les États-Unis doit porter sur cette profondeur plutôt que sur les seuls chiffres. En 2024, le Congressional Research Service recensait au moins 128 bases ou sites américains dans au moins 51 pays. Surtout, ces installations sont enchâssées dans des décennies d’alliances, des accords bilatéraux, des commandements régionaux, des stocks prépositionnés, des capacités de transport stratégique, de maintenance, de renseignement et de communications protégées. Cette architecture permet de déplacer des forces, puis de continuer à les approvisionner et à les commander. Comme le rappelle Jonathan Stevenson, la présence avancée produit un arbitrage permanent entre réactivité, coût et vulnérabilité ; elle n’est ni gratuite ni politiquement garantie. Elle reste cependant d’une autre échelle que la posture chinoise actuelle.

L’écart apparaît aussi dans le passage du soutien de routine au soutien au combat. Ravitailler une frégate, faire reposer un équipage ou effectuer une maintenance légère peut prolonger une mission de présence. Soutenir une campagne sous menace exige davantage : munitions disponibles au bon rythme, réparation de dommages, communications résilientes, défense des installations, évacuation sanitaire, transport de remplacement et capacité à réacheminer les flux si un nœud est neutralisé. Le même écart existe dans le commandement. Une étude de Phillip Saunders sur les opérations extérieures de l’APL juge les mécanismes existants suffisants pour des missions limitées mais beaucoup moins éprouvés pour des opérations interarmées, longues et contestées. Le rapport 2025 du Pentagone estime lui aussi que la Chine ne dispose pas encore d’une architecture systématique de commandement et de contrôle outre-mer.

Le seuil à surveiller

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Mieux vaut suivre la conversion des fonctions que compter les drapeaux. Plusieurs indices permettraient de détecter un changement de niveau : présence chinoise permanente ou rotations régulières ; capacité documentée de stockage de carburant, de pièces ou de munitions ; maintenance lourde et réparation des quais ou pistes ; communications protégées ; accès à court préavis ; droits d’usage explicitement valables en crise ; enfin, possibilité de détourner un flux vers un autre nœud lorsqu’un site devient indisponible. Ces éléments n’ont pas la même valeur probatoire. Un investissement portuaire chinois peut créer une infrastructure compatible avec certains besoins militaires sans donner à l’APL le droit de l’utiliser ; inversement, un accord d’accès discret peut être plus important qu’une installation spectaculaire s’il réduit fortement le délai de réaction. L’analyse doit partir des usages démontrés et des permissions connues, puis seulement évaluer ce que l’infrastructure rend possible.

La Chine n’a pas besoin de copier le système américain pour modifier l’équation stratégique. Thomas Kane décrit la logistique comme un « arbitre de l’opportunité » : elle ne crée ni l’intention politique ni la victoire, mais elle détermine quelles options peuvent être exécutées à temps et soutenues assez longtemps. Entre Djibouti, Ream et Ban Keun, cette fonction augmente sans devenir homogène. Le prochain saut qualitatif pourrait être moins visible qu’une nouvelle base : stocks prépositionnés, accord de réparation, communications protégées, détachement permanent ou clause d’accès en crise. Le véritable seuil sera franchi lorsque plusieurs points dispersés pourront se soutenir mutuellement, réacheminer les flux et rester utilisables sous pression. À ce moment-là, Pékin ne possédera toujours pas un empire de bases à l’américaine, mais un réseau militaire extérieur beaucoup plus difficile à neutraliser ou à ignorer.


(*) Dr Tewfik Hamel est chercheur et enseignant, spécialiste des études stratégiques, de l’histoire militaire et de la géopolitique. Il est professeur de géopolitique régionale à l’Université Mahmoud El Materi, en Tunisie.Il est titulaire d’un doctorat en histoire de l’Université Paul-Valéry de Montpellier, d’un master en sciences politiques et sociales ainsi que du diplôme interdisciplinaire d’études européennes de l’Université de Strasbourg, et d’une maîtrise en science politique et relations internationales de l’Université d’Alger. Il est également chercheur associé au Conservatoire national des arts et métiers, en France, et à l’Institut d’études de géopolitique appliquée, en France. Il est aussi consultant auprès de Stractegia, en Espagne.

Source création bandeau : IA / Laure Fanjeau