Les 2 jours
où l’Etat a vacillé

Eric Stemmelen (*)
Commissaire divisionnaire honoraire de Police,
Ancien responsable du S.P.H.P.


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Le rétablissement de l’ordre en question

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Les dramatiques évènement des 17 et 18 octobre font réagir l’auteur, spécialiste de premier plan des questions inhérentes au domaine de la Sécurité et l’ordre public. Les propos n’engagent que leur auteur.

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Samedi 17 octobre 2026 : une manifestation déclarée de lycéens, gilets jaunes et syndicats traditionnels qui rassemble plus de 500 000 participants est bouleversée, dès le début, par des groupes de black blocs qui se heurtent aux forces de l’ordre, suivis par des hardes de milliers de casseurs et de pilleurs pendant des heures, jusque tard dans la nuit.

Dimanche 18 octobre : les pillages de magasins se poursuivent sans relâche, laissant des milliers de commerçants victimes et des forces de l’ordre manifestement en nombre insuffisant, manquant de munitions et d’ordres clairs.

Un bilan d’un milliard d’euros de dégâts est avancé. On dénombre des centaines de policiers blessés, des milliers de commerces vandalisés. Le ministre de l’Intérieur démissionne ; enfin pas vraiment puisque le Président de la République la refuse et Laurent Nunez reste à son poste ne suivant pas en cela ses prédécesseurs Jean-Pierre Chevènement et Gérard Collomb. Quand on démissionne on s’en va, sinon on ne démissionne pas. Tout ceci n’est qu’une mauvaise communication qui ne trompe personne : un pas en avant, un pas en arrière.

La faillite du renseignement

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Le renseignement a-t-il failli ? Incontestablement. Il semble que les services de renseignement territoriaux avaient estimé à 200 000 le nombre de participants à la manifestation déclarée du 17 octobre alors que en réalité ceux-ci étaient 3 fois plus nombreux.

Pouvait-on prévoir les émeutes instrumentalisées par l’extrême gauche, toutes tendances confondues ? Bien évidemment, d’autant qu’il apparaît qu’au même moment des émeutes similaires se sont produites dans des pays européens.

L’internationale des black blocs est une réalité comme l’intervention moins apparente de certains pays s’ingérant dans les affaires françaises. Mais tout ceci est bien connu et n’est pas une surprise.

Ce qui est plus préoccupant, c’est la sous-estimation par les autorités françaises de la conjonction entre black blocks, casseurs et pilleurs et, surtout, de leur nombre évalué à plusieurs dizaines de milliers d’individus.

Tout ceci n’est pas surprenant depuis la catastrophique suppression du service des renseignements généraux par Nicolas Sarkozy en 2008 (avec, dans la foulée, la suppression de 13 000 postes de policiers et gendarmes). Il a fallu attendre 2014 pour que le service central du renseignement territorial soit créé !

La faillite du rétablissement de l’ordre

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Quand une manifestation légalement déclarée dégénère en émeute, ce n’est plus du maintien de l’ordre mais du rétablissement de l’ordre avec 2 objectifs : disperser et arrêter les émeutiers et protéger les personnes et les biens.

La faillite est évidente : des émeutiers en très grand nombre suivis de pillards en plus grand nombre. Comment en est-on arrivé là ?

La technique française du maintien de l’ordre repose sur plusieurs principes qui méritent d’être discutés :

  • Confier le maintien de l’ordre à des unités formées et spécialisées c’est à dire les CRS (compagnies républicaines de sécurité) pour la police et gendarmes mobiles pour la gendarmerie. Les 17 et 18 octobre ces unités étaient en nombre insuffisant.
  • Disperser les émeutiers plutôt que les interpeller pour éviter les corps à corps et donc les blessures. On a ainsi pu voir pendant des heures, des charges de policiers sur quelques dizaines de mètres suivis de reculs, des émeutiers qui s’enfuient et qui reviennent. Ce refus d’aller au contact montre ses limites : les émeutiers, n’étant pas interpellés, reviennent sans cesse pendant des heures.

Cette politique est une politique de gribouille d’un Etat qui a peur d’avoir des victimes et qui pense que la dispersion suffit. C’est une grave erreur stratégique car si on n’interpelle pas des émeutiers qui sont des délinquants – et/ou des pilleurs – on donne l’image d’une police qui recule et d’un Etat faible.

Or, le rapport de forces est fondamental. Mais durant ces 2 jours d’octobre 2026, la force n’est pas restée à la loi mais à la rue.

On a beau affirmer que l’on a évité le pire, à savoir des morts, on peut juste se demander jusqu’à quand. Un Etat démocratique ne doit jamais reculer devant ceux qui veulent abattre la République et les institutions et c’est pareil vis à vis des délinquants.

Les policiers en civil ont été peu sollicités pour les mêmes raisons : peur du contact physique. Or un policier en civil est bien moins visible qu’un policier en uniforme et peut être très utile pour l’identification des auteurs d’infraction.

Le marquage discret des vêtements et autres effets personnels, avec notamment un produit mélangé à l’eau des canons à eau, permet une interpellation ultérieure des émeutiers et délinquants. Le projet d’y avoir recours date de 2019 mais n’a jamais été mis en œuvre, là aussi par manque de volonté politique suite aux critiques de différentes associations.

Se pose alors le problème de la prise de décision.

En France, contrairement à la plupart des pays démocratiques il y a un principe quasiment jamais discuté qui est celui de considérer que c’est au gouvernement de prendre les décisions, représenté au niveau national par le ministre de l’Intérieur et au niveau local par le préfet. C’est exact en ce qui concerne l’aspect juridique de la manifestation mais le paradoxe arrive immédiatement car depuis des années le pouvoir politique a estimé normal d’intervenir dans l’aspect tactique du maintien de l’ordre à savoir l’usage de la force. C’est ainsi que les gouvernements successifs ont interdit l’usage du peloton des voltigeurs motorisés de la Préfecture de Police après la mort de Malik Oussékine en 1986, l’usage des grenades offensives, après la mort de Rémi Fraisse en 2014, et l’usage restreint – puis autorisé – des grenades assourdissantes lors des manifestations des lycéens en 2026 suite à une main arrachée à Lens.

Il ne faut surtout pas s’étonner de ce qui arrive puisque les gouvernements successifs de gauche comme de droite n’ont eu de cesse de désarmer la police et la gendarmerie en n’ayant aucun courage d’assumer que l’on peut avoir des morts lors d’affrontements violents.

Est-ce aux autorités politiques de se mêler de savoir quels moyens de défense les forces de l’ordre doivent utiliser ou est-ce à ces forces de l’ordre de prendre elles-mêmes la décision en application des textes de lois et bien évidemment en engageant leur responsabilité juridique ?

Cette question qui est fondamentale, n’est jamais posée car l’ensemble de la classe politique admet comme une évidence que le gouvernement doit se mêler de tout. Dans ce contexte, le ministre de l’Intérieur est et se considère comme le premier flic de France.

Tant que l’on raisonnera comme cela, il ne faudra pas s’étonner que toute action remonte au plus haut niveau de l’Etat avec tous les risques que cela comporte.

La police est chargée d’appliquer la loi et d’être au service du public et non du gouvernement : si on oublie ce principe fondamental, on crée la défiance et non la confiance des citoyens dans les institutions de la République.

La faillite de la justice

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La police et la justice appliquent les lois votées par les députés et sénateurs. Ce sont les parlementaires et le gouvernement qui sont responsables de la situation actuelle : on n’atteint même pas, 3 jours après les émeutes, 200 incarcérations. Comparé aux dizaines de milliers de casseurs et pilleurs, ce chiffre est dérisoire.

C’est tout le système pénal qui est en cause : des lois aberrantes comme celle du 23 mars 2019 (article 132-25 du code pénal) qui pose comme principe qu’en dessous de 6 mois d’emprisonnement prononcé le principe est l’aménagement (bracelet électronique ….). Cette mesure peut aller jusqu’à 2 ans d’emprisonnement. En d’autres termes un emprisonnement ferme se fait à la maison sous surveillance d’un bracelet !

Autre loi aberrante : l’article 132-9 du code pénal interdit aux magistrats de prononcer une peine d’emprisonnement ferme pour une durée inférieure ou égale à 1 mois ! Dans le même temps, on a des responsables politiques qui, à juste titre, demandent des peines de prison courtes mais la loi votée parfois par les mêmes politiciens l’interdit !

Tous les commentateurs à commencer par le ministre de la Justice estiment que les responsables des émeutes et des pillages ont été punis sévèrement : en réalité, il n’en est rien car de nombreuses peines sont assorties du sursis, et s’avèrent finalement très faibles. Les mineurs ne peuvent pas avoir de comparution immédiate et, de toute façon, les prisons françaises sont surpeuplées.

Comme on ne veut pas voir la réalité à savoir qu’il manque 100 000 places de prison ? il ne faut pas rejeter la responsabilité de cette situation sur les juges mais sur les gouvernements successifs qui n’ont jamais considéré que les prisons, seuls lieux régaliens de l’Etat ? étaient une priorité.

La question qui se pose depuis des années : comment gérer des centaines de milliers de délinquants ? C’est aussi cela l’importance du nombre d’individus qui vivent en marge de la société et qui imposent aux autres leurs règles basées uniquement sur le rapport de forces. La réalité c’est un abandon depuis plus de 50 ans de l’autorité de l’Etat et par symétrie l’augmentation incessante des infractions pénales et des zones de non droit.

Les mesures à prendre

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  • Tout d’abord affirmer que l’on ne reculera jamais devant des casseurs, des émeutiers et des pilleurs. quel qu’en soit le prix à payer.
  • Autoriser les interpellations préventives et appliquer systématiquement des interdictions administratives de manifester pour les émeutiers reconnus auteurs d’infractions.
    La quasi-totalité des black blocks sont connus des services de police et de la DGSI. Comme il vaut mieux prévenir que guérir il faut systématiquement interpeller les futurs fauteurs de troubles avant qu’ils commettent ceux ci. La solution la plus simple est l’interdiction administrative de paraître dans tel ou tel lieu.
  • Instituer une responsabilité collective en cas d’émeutes non seulement sur le plan pécuniaire comme on en discute actuellement avec la loi casseur/payeur, loi qui ne sera en réalité très peu appliquée si tant est qu’elle soit votée mais aussi sur le plan pénal. La difficulté consiste à identifier précisément un auteur masqué au milieu de multiples autres auteurs d’infractions. Il faut impérativement changer le principe de responsabilité individuelle dans le cas spécifique des émeutes et des pillages. C’était le cas après les événements de 1968 avec la loi anti casseur du 8 juin 1970 abrogée par la gauche en 1981 et jamais remise en vigueur depuis par la droite revenue aux affaires.
  • Affirmer que la dénonciation des auteurs de crimes et délits est un devoir civique et l’encourager par la diffusion sur internet et à la télévision des images (non floutées !) des casseurs et pilleurs sans avoir présent à l’esprit les souvenirs des dénonciations pendant l’Occupation qui n’avaient strictement rien à voir avec la dénonciation des auteurs d’infraction pénale. Il serait également  très utile que les médias arrêtent de flouter les visages des criminels et délinquants comme de ne pas indiquer leurs identités.

Les décisions qui font débat

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Le recours aux policiers du RAID pour protéger la résidence préfectorale dégradée par les émeutiers n’a aucun sens. Le RAID a vocation à lutter contre les prises d’otages et neutraliser les individus dangereux comme la BRI ou le GIGN. Cet emploi décidé une fois de plus par le pouvoir politique est une aberration dans la droite continuation des décisions de Nicolas Sarkozy dans l’affaire Merah demandant au ministre de l’Intérieur, alors Claude Guéant, de diriger les opérations sur place et au chef du Raid de prendre Merah vivant. On connaît la suite. Le Raid n’a aucun besoin de conseils sur la façon d’intervenir.

Mais ce n’est pas tout, persistant dans cette incongruité, en prévision des futures manifestations le gouvernement veut mobiliser le RAID, la BRI et le GIGN. Aucun de ces services d’élite n’est compétent pour faire du rétablissement de l’ordre. Que se passera-t-il si, au même moment, on une attaque terroriste ?

La possibilité de recourir à l’armée est également avancée or elle n’est pas compétente pour le maintien de l’ordre. On se souvient des ordres irresponsables donnés aux militaires de l’opération Sentinelle de ne pas intervenir au Bataclan alors qu’ils étaient sur place.

On peut effectivement demander aux militaires hors proclamation de l’état de siège qui n’est pas d’actualité, d’assurer la garde des bâtiments publics mais il faut aller au bout du raisonnement. Les militaires ont comme dotation des fusils d’assaut. Leur mission est-elle de protéger les bâtiments face à des émeutiers en nombre et déterminés en ouvrant le feu si nécessaire ou de capituler devant les émeutiers en les laissant entrer avec en plus le risque de se voir dérober leurs armes ? Il faut vraiment donner des consignes sans aucune ambiguïté à nos soldats qui devront peut-être répondre de leurs actes non pas devant leurs supérieurs mais devant les juges. Car le règlement militaire est subordonné à la loi.

Conclusion

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Certains principes doivent être rappelés :

Le droit de manifester existe et s’exerce dans le cadre des lois qui le réglementent.

Une manifestation, en France, n’est jamais autorisée, elle est soit tolérée, soit interdite.

La liberté de manifester ne peut s’opposer à la liberté de circulation, en d’autres termes tout piquet de grève est illégal.

Le décret du 18 février 1991 relatif aux droits et obligations des élèves ne prévoit pas le droit de grève pour les collégiens et les lycéens et pour cause puisque le droit de grève est lié au contrat de travail. En l’occurrence un syndicat de lycéen n’a aucune existence légale.

L’article L 511_2 du code de l’éducation prévoit la liberté d’expression des lycéens et collégiens mais il est indiqué que l’exercice de ces libertés ne peut porter atteinte aux activités d’enseignement. En d’autres termes, tout blocage d’établissement comme tout piquet de grève est illégal.

Quand après les sommations réglementaires, les manifestants restent sur la voie publique, ils sont tous en infraction et l’autorité publique a le droit d’utiliser les moyens mis à sa disposition pour rétablir la liberté de circulation.

Quand, dans une manifestation, des infractions pénales sont commises, il appartient à la police d’interpeller les auteurs d’infractions et les déférer en justice.

Enfin, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen mentionne expressément la sûreté comme droit fondamental plus connu dans le langage courant sous le terme de sécurité.

Il est assez facile de démontrer que, sans sécurité, il n’y a ni liberté, ni égalité ni fraternité et qu’en conséquence la sécurité prime sur tous les autres droits car ceux-ci ne peuvent s’exercer en l’absence de sécurité. La sécurité est donc la priorité absolue dans une société démocratique et elle doit être assurée par la puissance publique pour éviter la loi du plus fort. Mais force est de constater que depuis des années et des années l’Etat recule devant les criminels et délinquants devenus émeutiers ou pillards ou trafiquants de drogue …

 

Notre pays est endetté comme jamais avec un Parlement sans réelle majorité, un Président qui veut tout décider, une police désarmée depuis des années et désabusée, des délinquants agissant en toute impunité et une population qui commence à ne plus faire confiance aux institutions.

Cette situation ne peut perdurer très longtemps. L’avenir nous dira si nous sombrerons dans le désordre et l’anarchie ou si la France saura se redresser

 


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(*) Eric Stemmelen, commissaire divisionnaire honoraire, a effectué sa carrière en France et à l’étranger. En France, d’abord à la direction centrale de la police judiciaire, puis dans les organismes de formation et enfin au service des voyages officiels. Responsable de la sécurité des sommets internationaux et des conférences internationales, chargé de la protection rapprochée des Chefs d’Etat et de Gouvernements étrangers, il a été  mis comme expert à la disposition du ministère des affaires étrangères, pour la sécurité des ambassades françaises, de leur personnel et des communautés françaises dans de nombreuses capitales (Beyrouth, Kaboul, Brazzaville, Pristina, entre autres). Diplômé de l’Académie Nationale du FBI, de la 7ème promotion de l’IHESI, il est aujourd’hui consultant et expert dans les domaines de la  Sécurité (au Conseil de l’Europe, par exemple).